Si quelqu'un se croyait en droit de mépriser les arts parce qu'ils imitent la nature, on pourrait lui répondre que la nature elle-même à des modèles qu'elle imite.
Johann Wolfgang von Goethe

LES MORPHOLOGIES MAGIQUES


L'école doit devenir magique ou disparaître, bagne figé.
Céline


J'appelle « morphologie magique », tout phénomène fascinant impliquant des formes. Les formes complexes que l'on retrouve dans la nature, mais aussi celles que produisent directement les mathématiques. La nature parle par formes, par symétries, régularités, motifs… La morphologie est son langage. 

Le chou romanesco, avec sa beauté cybernétique,  sans doute un des plus connus parmi les nombreux exemples que prodigue la nature. Ce légume, dont la forme évoque un étrange mécanisme rotatif, est en fait constitué par des parties qui sont des répliques du chou entier en plus petites, qui à leur tour sont constituées de répliques encore plus petites, etc. Ce qui est une des caractéristiques des fractals : les mêmes motifs se retrouvent à toutes les échelles. 

En mathématiques, l'ensemble de Mandelbrot, un fractal d'une autre nature, est assurément l'exemple le plus impressionnant : celui d'un dessin aux sinuosités psychédéliques extrêmement complexe généré par itération d'une simple opération mathématique. « Un univers entier contenu dans une équation », comme le présentait Benoît Mandelbrot lui-même. D'une richesse potentiellement illimitée, littéralement infini dans ses détails mathématiques, l'ensemble est assurément la plus grande réussite de visualisation mathématique jamais conçue — il l'était en tout cas à l'époque de sa découverte. Depuis, la puissance de calcul des ordinateurs et l'enthousiasme des mathématiciens ont permis de créer toutes sortes de modèles, notamment ceux en trois dimensions, qui sont d'une complexité inconcevable…

Chou romanesco

Ensemble de Mandelbrot

La forme est toujours forme de quelque chose

L'harmonie du monde se manifeste dans la Forme et le Nombre, et le cœur, l'âme et toute la poésie de la Philosophie Naturelle sont incarnés dans le concept de beauté mathématique.
D'Arcy Wentworth Thompson


Ma conception des morphologies magiques ratisse large. Les formes magiques sont de nature très variées : il y a celles qui procèdent de la biominéralisation 
(squelettes d'oursins, radiolaires) ; de la cristallisation (flocons de neige, cristaux) ; ou du chaos déterministe (couronnes provoquées par la chute d'une goutte de lait, attracteurs étranges). 

Squelette d'oursin

Radiolaire

Flocon de neige

Lait

Attracteur étrange 

Il y a les nombreux exemples d'auto-organisation (nuées d’oiseaux, formation des galaxies, motifs de Turing, dunes, colonies bactériennes...) ;

Formes mouvantes des nuées d'oiseaux.
Ici des étourneaux sansonnets,
Sturnus vulgaris.

Formation des galaxies.



Ces formes émergent sans plan central : 

-Nuées d’oiseaux → dynamique collective 

-Galaxies → gravitation.  
-Motifs de Turing → réactions chimiques

-Dunes → dynamique du sable

-Colonies bactériennes → croissance et diffusion.

Dans chaque cas, des règles locales simples produisent une forme globale organisée.

Formation des galaxies.



Ces formes émergent sans plan central : 

-Nuées d’oiseaux → dynamique collective 

-Galaxies → gravitation.  
-Motifs de Turing → réactions chimiques

-Dunes → dynamique du sable

-Colonies bactériennes → croissance et diffusion.

Dans chaque cas, des règles locales simples produisent une forme globale organisée.

les propriétés émergentes (ventilation des termitières, forme des bancs de poissons, couleur du papillon Morpho, des opales et de certains coléoptères) ;

Le bien nommé Morpho ne tire pas son bleu métallique de pigments, mais de « la structure géométrique du revêtement qui recouvre ses ailes. Une nanostructure si singulière qu'elle modifie la trajectoire des rayons lumineux, sépare les différentes composantes de la lumière et nimbe les ailes d'un bleu hypnotique » (Serge Berthier).

Opale de feu noire australienne.
On dirait presque la palette de Riopelle...

Le banc entier de harengs, Clupea harengus, s'organise en une structure fluide et coordonnée : propriété émergente du groupe, au sein duquel chaque individu suit des règles simples. 

Certaines propriétés n’appartiennent pas aux éléments eux-mêmes mais émergent de leur organisation.
Photo : Per Eide

l'optimisation ;

Éponge Euplectella aspergillum.
Modèle d'architecture légère mais résistante. Une sorte de fibre optique vieille de centaine de milliers d'années.

Oeuf.
Des tests de compression montrent qu’il supporte environ 3 à 5 kg de pression. Sa forme ovoïde et l'organisation micro-structurelle de ses cristaux de Calcite distribuent les forces et la pression sur toute la surface. 

Os trabéculaire. 
Structure architecturale optimisée : économie de matière, poids minimal, grande résistance mécanique. L'os spongieux se réorganise en fonction des contraintes mécaniques. 

Toile d'une araignée  orbitèle, de la famille des Araneidae. Morphologie fonctionnelle auto-organisée : tension des fils, distance entre rayons et géométrie du support sont constamment modifiés. Peu de matière, grande surface, répartition optimale des tensions. 

les phénomènes géologiques (et termitologiques).

« Le sexe de la terre », situé sur les séracs de la mer de glace, près du Mont-Blanc, en France.

  Colonnes de basalte en rose circulaire, « ogue volcanique », Meshgin Shahr, Iran.

Un autre « sexe de la terre », quelque part en Australie.  Combien il y en a au juste des sexes de la terre ?

Il ne s'agît pas de monuments érigés en hommage au sexe féminin par une civilisation inconnue...

...mais de monticules  qu'ont édifiés de petits animaux nommés termites. 

Certains atteignent jusqu'à huit mètres de haut — les monticules, pas les termites...

Elles sont obsédées ces termites ou quoi !

Il y a celles qui sont contraintes par les lois de la morphogenèse (tout organisme vivant), et celles que produisent les animaux (les fameuses termitières, les immenses nids de tisserands sociaux ou les cercles aux sillons mathématiques que des poissons sculptent au fond des océans).

Termitière cathédrale, Macrotermes bellicosus —   Queensland, Australie. 
Les tours servent à ventiler une sorte d'usine souterraine ou ces termites cultivent un champignon. 
Photo :  Fiona Stewart

 Termitières magnétiques, Amitermes meridionalis — parc national de Litchfield, Australie.
 À perte de vue des monticules, telles des tombes dans un cimetière. Pour réguler la température, tous sont orientées nord-sud, comme l’aiguille d’une boussole.  
Photo : NTTC / David Silva 


 Termitière cathédrale, Nasutitermes triodiae —Australie.
Certaines de ces cathédrales peuvent atteindrent jusqu'à huit mètres de haut. 
Toutes ces architectures sont construites sans plan ni architecte, par stigmergie : une action dans l'environnement stimule une action suivante, permettant aux groupe de réaliser des tâches complexes. Chaque termite ne suivant que des règles locales simples.

Il y a celles que produisent les animaux ;

Nid collectif construit par des Républicains sociaux, Philetairus socius — désert du Kalahari, Afrique du sud.

Cercle de séduction construit dans le sable avec son ventre par un poisson nommé fugu, Torquigener albomaculosus 

îles Ryükyü, Japon.

On dirait des robes télégraphiques en nids...

celles qui imitent (mimétisme) ;

Chenille « fiente d’oiseau » au premier stade larvaire. Chenille du papillon machaon Papilio troilus.


La même chenille au dernier stade larvaire. Stratégie d'intimidation : taches jaunes et noires qui ressemblent à des yeux de serpent.


Insecte-feuille géant, Phyllium giganteum. Cas sans doute le plus extrême :  imite les bords irréguliers d'une feuille grignotée, les taches brunâtres de décomposition, les trous faits par des insectes, etc.

et celles qui se cachent (camouflage).

Poissons-lune, Uranoscopidae.
Bouche et yeux situés sur le dessus de la tête, il s'enfouit sous le sable en attendant ses proies. Venimeux, chocs électriques.

Poisson-crocodile de Beaufort,
Cymbacephalus beauforti.

Petit-duc maculé, Megascops asio, plus petit hiboux du Québec.

L’araignée miroir, Thwaitesia. Ses miroirs qui réfléchissent l'environnement, lui assurent un performant camouflage. Elle peut aussi les fermer, lorsqu'elle souhaite absorber l'énergie solaire pour se réchauffer.

D'autre part, il y a celles qui proviennent directemment des mathématiques : toutes les illusions d’optique ; 

Image résiduelle : 

Regardez la bouche de la Marylin en rouge pendant 20 secondes. Ensuite regardez la Marylin en bas... Le fond semble devenir turquoise.

 Illusion figure-fond : oscillation entre deux interprétations. Ici 

 des colonnes (en brun) ou des personnages debout (en beige).

Objet impossible :

le plateau d’échecs montre une structure cohérente localement, mais impossible globalement. 

 

Illusions de distorsion de grille : on a l'impression que les structures tournent, s’enfoncent ou que les formes se déforment vers le centre. 

les paradoxes géométriques (anamorphoses) ; ou perceptifs (figures bistables) ;

Georges Rousse, Irréel, 2003. 

Anamorphose : le mot n'est pas rajouté sur une image avec Photoshop, il est peint dans la salle réelle (le É est peint sur deux faces de la poutre, sur le cadre de porte et sur le mur de briques. Le I sur un autre mur à l'arrière-plan, etc.). L'observateur doit se positionner à un endroit précis pour que l'image apparaisse ainsi. 

Felice Varini 
Anamorphose : même principe que l'image précédente, mais à l'échelle d'une rue entière.


Salvador Dali, Marché d'esclaves avec apparition du buste invisible de Voltaire, 1940.
Figures bistables : au milieu du tableau on peut voir soit un buste de Voltaire en noir et blanc, soit deux religieuses de face et un autre personnage de dos à leur droite. 

et les phénomènes de profondeur.

Autostéréogramme animé : image d'un requin nageant, à voir en vision parallèle. 
Le plus simple est de s'approcher très près de l'image sans chercher à la regarder, puis de s'en éloigner progressivement. Faites comme si vous regardiez un objet qui se trouve au loin, ou comme si vous aviez les yeux dans le vague. Vous devriez alors percevoir un requin en relief. Si vous n'y parvenez pas, avancez ou reculez. 

Hologramme : sarcophage du pharaon Séthi Ier, Sir John Soane's Museum, Londres.

Enfin, il y a celles qui, partant des mathématiques, peuvent nous ramener à la nature : comme les fractales ou les spirales logarithmiques — nous y reviendrons. 

Mais je voudrais terminer cette liste fastidieuse avec deux derniers exemples. L'un paradigmatique, l'autre complètement tiré par les cheveux : 

Celles qu'on entend (cymatique) ; 

La cymatique est l'étude de la visualisation des vibrations acoustiques : du sable saupoudré sur une plaque s'organise en motifs géométriques selon la fréquence sonore à laquelle on fait vibrer l’ensemble (ici 5201 hz). On peut ainsi voir le son se matérialiser en des formes symétriques qui ressemblent à des sortes de mandalas.

  On peut aussi obtenir des motifs de cymatique en soumettant une fine couche d’eau à une vibration sonore.
Photo : Hadland Imaging 

Structure formées par les vibrations des notes d'un piano : 
La, Si, Do♯,

La♯, Do, Ré,
Ré♯, Fa, Sol.

et celles qui font de l'effet (reconnaissance moléculaire). 

La molécule naturelle de sérotonine et celles de la plupart des substances hallucinogènes sont structurellement analogues. Elles font parties de la même « famille de formes ». 

Comme nous le voyons la forme apparaît dans plusieurs régimes ontologiques, elle agit sur la matière (cristaux), sur les organismes (morphogenèse), sur les comportements (nids), sur la perception (illusions d’optique), et même sur la conscience (molécules). Elle traverse toute la nature, comme le pensait D'Arcy Wentworth Thompson, qu’on peut considérer comme le patron des morphologistes (voir : L'oubli de la forme).

Mais nous aurions pu aller chercher les morphologies magiques ailleurs, du côté d'une sorte d'esthétique des catastrophes par exemple, avec les champignons nucléaires et les tornades. Ou dans la recherche de la perfection, qui aboutit à la forme définitive du violon, la plus élégante, performante et ergonomique à la fois. Nous pourrions même trouver des morphologies magiques au sein de la musique elle-même. Non seulement dans le dessin particulier de telle ou telle mélodie (avec ses éventuelles montées, descentes, symétries, inversions...), mais aussi dans la suite de gestes que les doigts doivent exécuter pour les jouer. La régularité de certaines phrases musicales, leurs naturel, leur évidence, en font des sortes de petites chorégraphies digitales qui ne pouvaient pas ne pas être découvertes. Comme nous ne pouvions pas ne pas découvrir le triangle ou le cercle.

Et tant qu'a y être, en tirant encore un peu plus les cheveux, pourquoi ne pas étendre la morphologie jusqu'au champ abstrait de la philosophie? Nous pourrions alors observer, avec Jean Vioulac, que si le propre du miracle grec était « d'instituer la Raison en puissance centrale susceptible de réduire tout ce qui est au même et unique élément commun : la ''sphère bien ronde'' de la vérité (ἀλήθεια) », le propre du cauchemar numéricain* est d'installer « l'humanité à demeure au sein d'une sphère théorico-logique translucide (Wikipédia, chat GPT) où tout apparaît dans la luminescence de représentations constamment disponibles […] Notre époque comble en cela les aspirations du philosophe au-delà de toute attente ». L'histoire de l'Occident n'aurait-elle été qu'une affaire de sphère ? Entre la ''sphère bien ronde'' de la vérité et la sphère théorico-logique translucide, le « cercle de cercles » de Hegel, avec son déploiement dialectique, aura conduit l'Esprit de la logique et de la physique du commencement jusqu'aux puissants modèles logiques de la physique moderne qui expliquent la totalité du réel. Le philosophe aura finalement eu raison : « tout ce qui est réel est rationnel ».

* J'emprunte le terme numéricain à Stéphane Zagdanski, qui l'utilise dans son séminaire La Gestion Génocidaire du Globe.  À voir sur son site http://parolesdesjours.free.fr/

Chromesthésie

Les choses qui sont dotées de proportions correctes réjouissent les sens.
Saint-Thomas d'Aquin




Cymascope. Machine avec laquelle on obtient des motifs cymatiques magnifiques et d'une grande précision.

Les motifs de cymatique ressemblent souvent à des motifs floraux, des rosaces gothiques, des fossiles ou des mandalas. La même géométrie apparaît dans la matière, le vivant et la culture.

Photo : Alexander Lauterwasseur


Gauche: section transversale d'ADN.
Droite : « ADN cymatique »  créée en laboratoire. 
Photo : Dr Robert Langridge

Diatomée

Motif cymatique

Grand vitrail circulaire de la cathédrale Notre-Dame de Paris

Motif cymatique


Gauche : Trilobite, 526 million d'années. 
Droite : Trilobite cymatique.

Gauche : diatomée
Vollacerta hortonil, 
65 millions d'années. Droite : diatomée cymatique. 

Gauche : diatomée Arachnoidiscus,
200 million d'années Droite : diatomée cymatique.

Gauche Étoile de mer, 450 million d'années. Droite : étoile de mer cymatique.

On croirait voir des figures de Chladni, mais ce sont des figures géométriques auto-organisées produites par un système de réaction-diffusion, proche de celui proposé par Alan Turing. Système qui demeure un des grands modèles mathématiques de formation des formes dans la nature (morphogenèse).

Ceux-ci ressemblent aux motifs de cymatique, mais il s'agît de simulations informatiques de réactions chimiques non linéaires  —  qui ont ausi un lien avec le modèle de Turing. 

Introduction à la cymatique

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La magie du son, Jerry Thompson, Arte, 2017. 

En forme de quoi ?

Ce que l'on appelle usuellement une forme, c'est toujours, en dernière analyse, une discontinuité qualitative sur un certain fond continu.
 René Thom



Revenons un peu en arrière.
— Morphologie : science qui étudie la forme et la structure des organismes (biologie). Analyse de la formation des mots et de leurs variations (linguistique). Par extension, forme, aspect général d'un objet. C'est Johann Wolfgang von Goethe qui institue le mot comme concept scientifique structuré au XVIIIe siècle. Étymologiquement, il est composé des racines grecques morphḗ (« forme ») et -logie (« discours, étude »).

— L'étude de la forme donc. Voyons quelle définition de la forme donne René Thom, qui est tout de même un spécialiste : « Les formes sont des attracteurs stables dans un espace de potentialités ». D'accord... Mais je préfère la sobriété d'un Littré : « L'ensemble des qualités d'un être » ou « l'apparence extérieure sous laquelle un corps se montre à nos yeux ». L'étymologie est un peu floue : issu du latin fōrma (« silhouette, contours, apparence extérieure, beauté »), il pourrait être lié, lui aussi, à la racine grecque morphḗ (« forme, beauté »).

-Enfin, je ne m'étendrai pas sur le mot « magique », qui nous intéresse ici seulement dans son sens secondaire : qui étonne, enchante, agit d'une manière surprenante, dont les effets sont extraordinaires.

Notons qu'aussi bien fōrma que morphḗ convoquent la notion de beauté.

Prenons un simple cercle. N'est-ce pas déjà un objet fascinant, auquel on peut accorder une certaine forme de beauté ? Un mathématicien répondrait que c'est parce qu'il possède plus de symétrie que les autres formes. Je doute que le terme convienne, mais j'ai envie d'ajouter que — tout point étant équidistant du centre — c'est aussi la forme en laquelle la tenségrité est la plus parfaitement distribuée. Ce qui est encore plus vrai pour la sphère. Cercles et sphères évoquent naturellement les proportions parfaites : « Dieu est une sphère infinie, dont le centre est partout et la circonférence nulle part » (Blaise Pascal).


Pour découvrir la sphère dans toute la puissance de sa magie :

Les ondes que provoque un caillou lancé dans l'eau sont des cercles ; les arcs-en-ciel, des demi-cercles ; les globes oculaires et les gouttes d'eau, des sphères. Les diatomées et les cristaux sont capables de former des triangles et des carrés. Les structures alvéolaires que produisent les abeilles et les colonnes de basalte sont constituées de formes hexagonales. Dans les bulles comprimées d'une mousse de savon et dans les cellules végétales microscopiques, on reconnaît des polyèdres. Dans les galaxies, les ouragans, les cyclones et les coquilles de nautiles, dans le creux des vagues qu'affrontent les surfeurs, on devine une même spirale. Pourquoi retrouve-t-on des formes similaires dans des phénomènes aussi différents ? Pourquoi les retrouve-t-on aussi bien dans le monde organique que dans l'inorganique ? Dans le monde des mathématiques et celui des vivants ? « Toute intelligence de la nature doit pouvoir expliquer l'omniprésence de ces formes », écrit le mathématicien Ian Stewart.

Les scientifiques ont identifié les principes généraux qui sous-tendent l'émergence des formes naturelles. Si la nature réutilise les mêmes formes, c'est que les mêmes contraintes physiques et morphogénétiques reviennent partout.

-Brisure spontanée de symétrie : un système parfaitement symétrique devient instable et adopte une forme particulière (arbres, bronches).

-Minimisation d’énergie : les systèmes physiques tendent vers l’état le plus économique en énergie (sphères, polyèdres).

-Contraintes géométriques (remplissage efficace de l’espace) : quand des éléments doivent occuper l’espace sans trous, certaines formes apparaissent (hexagones, pavages).

-Lois de croissance : une structure qui grandit sans changer de proportion produit souvent des spirales ou des hélices.

-Ondes et instabilités : quand un système est traversé par un flux (air, eau, chaleur), des motifs périodiques apparaissent (vagues, dunes).

Mais ces principes ne satisfont pas pleinement un mathématicien tel que Ian Stewart, car ils sont fragmentaires et ne valent pas pour tous les cas. Il n'existe aucune théorie unifiée expliquant pourquoi certaines formes ont colonisé tous les domaines de la réalité. Dans la conclusion de son livre La nature et les nombres, Stewart introduit le rêve d'une science qui n'existe pas encore, mais qui aurait tout pour me plaire : la morphomatique ! « Il nous faut une théorie mathématique des formes efficaces », dit-il. Un nouveau type d'approche qui étudierait systématiquement les grandes questions : comment apparaissent les formes ? Pourquoi certaines sont universelles ? Comment les lois physiques sélectionnent certaines géométries ? « Le moment est venu de développer de nouvelles mathématiques. » Mais avant de nous lancer dans de nouvelles mathématiques, commençons par faire une petite escale dans les anciennes… Le temps de rappeler quelques notions qui nous seront utiles.

 La protéine dARC1 forme une capside icosaédrique. Comparaison avec le Retrovirus du VIH. 

Hexagones

Colonnes de basalte de formes hexagonales, chaussée des géants, Irlande.

Éléments hexagonales sur les colonnes de basalte de la symphonie des pierres, Arménie.

Formes hexagonales des ommatidies constituant l’œil d'une coccinelle.

 Rayon de miel composé d’alvéoles hexagonales. 

Au Moyen Âge, les constructeurs de cathédrales francais se servaient d'un instrument de mesure à cinq tiges dont la longueur se basaient sur la paume, le quart, l'empan, le pied et le coude. mesures fondées sur la longueur du bras et du pieds humains
Ces longueurs étaient toutes des multiples d'une unité de base : la ligne, équivalente pour nous à 2,247 mm. On constate avec ce petit tableau que les nombres de lignes des unités de mesure correspondent parfaitement à une succession de  termes de la suite de Fibonacci.  

Inachevé...

Le lien entre la suite de Fibonacci et la phyllotaxie (étude de la disposition des feuilles sur une tige), était déjà étudié au XIXᵉ siècle par les botanistes, mais c'est d'Arcy Thompson qui a reformulé les observations dans un cadre géométrique et morphologique plus général. Geste qui a eu une influence notable sur la biologie théorique, mais aussi sur la théorie du chaos et les modèles fractals modernes.

L’oubli de la forme


Ce qui n'est pas entouré d'incertitude ne peut être vérité.
Richard Feynman

« Il me semblait en particulier que les théories de processus, à l’image de la psychanalyse et de la théorie darwinienne de l’évolution, faisaient fausse route. […] Les essences se déterminent à un autre niveau. Ces processus définissent seulement l’actualisation des essences dans le monde physique et le temps. »

Je suis tombé sur ces phrases dans les premières pages d’un livre tout à fait hors de propos dans le présent contexte, du professeur Benny Shanon sur la psychologie de l’ayahuasca (une potion psychoactive préparée par les chamanes amazoniens). Le passage sortait un peu de nulle part ; l'auteur n’en disait pas plus et n’y revenait pas plus tard, à ma connaissance. Je ne m’attendais pas du tout à voir apparaître Darwin et Freud dans un tel contexte. Ce passage m'intriguait, j'y repensais souvent, sans trop savoir quoi en conclure. Je précise que, pour moi, le fait que le psychologue exprime cette idée après son expérience avec l’ayahuasca n’est pas disqualifiant. Au contraire, cela m’a juste donné encore plus envie d’en faire : certaines plantes, lorsqu’elles sont incorporées à nos organismes, fournissent des informations ou conduisent à un autre niveau de compréhension, et nous ne considérons pas cela comme une source de savoir importante ! Ce genre d’attitude me sidère.

Quoi qu’il en soit, à partir de ce moment, au hasard de mes lectures, je n’arrêtais pas de tomber sur des auteurs qui critiquaient Darwin : le botaniste Jean-Marie Pelt, le neurobiologiste Francisco Varela, le prospectiviste Joël de Rosnay, le mathématicien Ian Stewart — et comment qualifie-t-on René Thom ? Mathématicien aussi, au départ du moins. Il est surtout connu comme fondateur de la théorie des catastrophes. Titre trompeur, puisque, au fond, un ouvrage comme Stabilité structurelle et morphogenèse est évidemment un traité de morphologie magique ! Il y eut aussi le livre de Barbara Stiegler sur Nietzsche, qu’elle présente comme le penseur du darwinisme, ainsi qu’un Dépasser Darwin, du microbiologiste Didier Raoult, et les Journaux métaphysiques de Maurice G. Dantec, qui reviennent souvent à Darwin et à la fiction d’une identité stable. Je laisse de côté ces trois livres, leurs critiques étant plus frontales ou globales.

Ce qui m’intéresse, c’est le reproche principal qu’on adressait au darwinisme, toujours à peu près le même : l’évolution ne procède pas uniquement par hasard et sélection ; les organismes obéissent à des lois morphogénétiques, à des principes d’organisation et de croissance qui relèvent de la physique autant que de la biologie. Selon ces auteurs, Darwin aurait accordé trop peu d’importance aux contraintes géométriques, aux lois de la matière et aux dynamiques internes des systèmes. On n’est plus du tout dans le même registre que Shanon, mais si cette objection m’interpelle, c’est qu’elle illustre une des caractéristiques importantes de la morphologie magique : le fait que les formes et leurs manières de se développer précèdent et encadrent la sélection naturelle.

D’Arcy Thompson et les beautés mathématiques de la nature 

 Il est suggéré qu’un système de substances chimiques, appelées morphogènes, réagissant entre elles et diffusant à travers un tissu, suffit à rendre compte des principaux phénomènes de la morphogenèse.
Alan Turing


Cette critique a été formulée une première fois, à ma connaissance, par un de mes héros scientifiques personnels, le biologiste, mathématicien et érudit écossais sir D’Arcy Wentworth Thompson (1860-1948). Dans son ouvrage majeur, On Growth and Form, qui a fondé scientifiquement la pensée morphogénétique moderne, il affirme que les formes biologiques peuvent être expliquées par des lois physiques et mathématiques, dynamiques et topologiques, au même titre que les formes minérales. Il devance ainsi la biologie du développement évolutif d’un siècle, en montrant que des transformations géométriques, somme toute assez simples, expliquent les différences dans les formes d’animaux de mêmes familles. S’il existait une généalogie de la morphologie magique, l’institution d’une base géométrique des formes végétales et animales par D’Arcy Thompson en serait une étape fondatrice.

En comparant systématiquement les bulles, cristaux, coquilles, os et organismes vivants, Thompson a su voir des corrélations entre des formes biologiques et des phénomènes mécaniques, comme les formes des méduses et celles des gouttes de liquide tombant dans un fluide visqueux, par exemple… Le terme n’y est pas encore, mais On Growth and Form avance déjà l’idée d’auto-organisation du vivant. C’est après l’avoir lu qu’Alan Turing écrit son célèbre article « Les bases chimiques de la morphogenèse », dans lequel il observe que les motifs sur les peaux d’animaux peuvent émerger de l’auto-organisation d’un système chimique simple, sur lequel la sélection va agir, mais rétrospectivement. La découverte de l'ADN a permis une meilleure compréhension des mécanismes qu'il avait modélisés.

Les formes sont donc contraintes par des lois immanentes (mathématiques, physiques, dynamiques) ; la nature ne peut les modifier infiniment. La sélection naturelle n’invente pas, elle trie les formes possibles. Darwin explique le tri, mais pas la forme. La sélection naturelle explique pourquoi certaines variations sont conservées. Mais pourquoi y-a-t-il apparition de telles formes plutôt que d’autres ? Pourquoi y a-t-il des régularités morphologiques ? Et pourquoi la nature produit-elle des structures récurrentes (spirales, symétries, fractales, regroupements) ? 


Jean-Marie Pelt et le principe d'associativité

La sélection favoriserait les plus aptes. Les plus aptes, en l'occurence, sont ceux qui se reproduissent et se multiplient le mieux. A cette aune là, les insectes, qui sont bien plus nombreux que nous, sont l'apogée de l'évolution.
Didier Raoult


Qu’est-ce qu’elle dit au juste, la vulgate darwinienne ? Que « l’évolution est le fruit conjugué du hasard producteur de mutations et de la sélection naturelle des mutants les mieux adaptés ». Jean-Marie Pelt ne remet nullement en question ce processus, mais, de son point de vue de botaniste, il attire notre attention sur d’autres mécanismes. En premier lieu, sur ce qu’il appelle le principe d’associativité : « d’un bout à l’autre de l’histoire de l’univers et de la vie, l’additivité crée de la complexité et de la nouveauté. C’est sur cet immense potentiel d’innovation que la sélection effectue a posteriori son tri. L’additivité crée, la sélection trie. Les deux principes ne s’excluent pas, ils se complètent. » Il reconnaît à Darwin l’immense mérite d’avoir posé le premier pilier de la biologie moderne, mais il se permet d’y adjoindre ce pilier d’associativité.


Le darwinisme est destiné, selon lui, à s’inscrire un jour dans une théorie plus complète, qui prendra en compte d’autres paramètres et débouchera sur un nouveau paradigme. Il en appelle à « plus de souplesse autour des deux déterminismes majeurs de la biologie : le génétique et le sélectif. D’autres paramètres doivent être pris en compte, en particulier l’embryogenèse des formes, qui ne seraient pas exclusivement dues au double jeu des mutations aléatoires et de la sélection. Les formes révèlent l’existence de structures fondamentales que la sélection naturelle ne peut remettre radicalement en cause ».

Ces « structures fondamentales », ce sont les contraintes morphogénétiques — les manières dont la matière, l’énergie, les champs de force et les flux chimiques se combinent pour produire des régularités : symétries, spirales, arborescences, pavages, fractales… C’est précisément ce que j’essaie de circonscrire avec le concept de morphologie magique. Avec celui d’associativité, Pelt tente de repenser la nature non plus en termes purement darwiniens (mutation/sélection), mais en termes de formes, de contraintes et de lois structurelles. L’évolution apparaît comme canalisée et limitée par les lois de la morphologie.

Les zoologistes, les paléontologues, les généticiens et même les biologistes moléculaires s’expriment fréquemment au sujet des mécanismes de l’évolution, mais on n’entend jamais le point de vue des botanistes. Ils sont sans doute trop occupés à démêler les infinies nuances des végétaux pour en parfaire la classification… Le livre de Pelt regorge d’idées peu connues sur l’évolution, qui s’avèrent très stimulantes pour quiconque s’intéresse à ce thème majeur. Nous n’en suivrons que quelques exemple.

Mimétisme

Ceci n'est pas une guêpe.
C'est la fleur Ophrys speculum d'on l'une des pétales imite la femelle de la guêpe scoliide (odeur comprise).

Ceci n'est pas une fleur.
C'est une mante orchidée de Malaisie, Hymenopus coronatus. 
© Thomas Marent

Et ce ne sont pas des végétaux aquatiques, mais un Dragon des mers feuillu ou hippocampe feuille, Phycodurus eques.

Hypertélie

Squelette du cerf géant (Chevis giantels), communément appelé cerf Irlandais. 
Exemple d'hypertélie : évolution excéssive d'organes qui finissent par nuire à ceux qui les portent — parfois jusqu'à l'extinction de l'espèce.

 Baie d'Alkékenge ou « amour en cage ». Si cette ornementation contraignante constitue un avantage quel est-il ? 

Coco-fesses est la plus grosse graine au monde (30,40 cm de hauteur). Issu d'un palmier des Seychelles, qu'elle ne quittera jamais, puisque son poids et sa forme l'empêchent de se disséminer.  Elle est condamnée à demeurer sous son arbre, là ou elle est tombée...

Membracites

« Ne se transmettent que les caractères utiles à l'espèce ».

Allez dire ça aux membracites.

  Les énormes protubérances qu'ils se trimbalent ne présentent aucun avantages sélectif et ne servent à rien.

Elles sont creuse et on peut en faire l'ablation sans que la bibite ne semble s'en formaliser... 

Ian Stewart et la morphomatique

La cellule et le tissu, la coquille et l'os, la feuille et la fleur, sont autant de portions de matière, et c'est en obéissant aux lois de la physique que leurs particules ont été déplacées, moulées et conformées. Elles ne font pas exception à la règle selon laquelle Dieu géométrise toujours.
D'Arcy Wentworth Thompson 


L’évolution peut être vue comme un algorithme dont les propriétés globales du système n'excluent pas la production de structures imprévues. La vie est un jeu entre les gènes et les mathématiques. Les gènes peuvent orienter un organisme dans telle ou telle direction, mais la réponse de l’organisme aux instructions génétiques est contrôlé par les lois mathématiques de la chimie et de la physique.

René Thom  

Je ne sais même pas si René Thom s'est intéressé directement à Darwin. En tout cas il se penche de manière très précise sur les lois formelles qui gouvernent l’apparition des formes dans le vivant. 

Ce qu'il appelle les catastrophes dans sa théorie sont les points où de petites variations dans les paramètres provoquent des changements qualitatifs dans la forme :  la bascule entre deux états stables d’un système biologique (plis d’un organe, coquilles, motifs sur la peau…). Certaines formes sont préférées ou stables à cause des contraintes mathématiques et physiques, pas seulement de la sélection naturelle.

La morphogenèse est le produit des contraintes structurales et des attracteurs naturels qui organisent la matière vivante. Certaines formes du vivant sont “inévitables”, elles émergent par nécessité structurale, indépendamment du tri adaptatif.
L'évolution est vue à deux niveaux : la sélection naturelle pour les traits adaptatifs, et la morphogenèse structurale pour la forme et l’organisation.



Inachevé...


Pour une morale 

de l'auto-organisation

Vivre c'est défendre une forme. 

Friedrich Hölderlin




À venir...

Triangle de Sierpiński

Tapis de  Sierpiński

Éponge de Menger

 Pentagone de Sierpiński

Fougère

Choux romanesco

 Une horloge chimique

Un exemple illustre cette émergence d'ordre à partir du chaos de manière étonnante : les réactions de Belousov-Zhabotinsky. « Il s'agit d'un mécanisme mystérieux par lequel un motif – signe d'ordre – semble émerger spontanément d'un mélange désordonné », écrit Ian Stewart.  On mélange quelques produits chimiques dans un ordre précis, qu'on verse dans une boîte de Pétri. Le mélange, d'abord de couleur bleu, passe à un rouge parfaitement uniforme. La surface est plane, il ne se passe strictement rien pendant dix ou vingt minutes. Puis, sans cause apparente, quelques points bleus apparaissent, qui s'étendent pour former des disques, des ondes, des spirales, des motifs spatio-temporels qui se propagent et se régénèrent. Un magnifique exemple de dynamique chaotique et auto-organisationnelle, où apparaissent des structures émergentes.

 © Tim Kench

De l'intelligence sociale des bactéries

Pour Eshel Ben-Jacob, spécialiste des systèmes complexes auto-organisés, une colonie de bactéries est une sorte de cerveau primitif où les informations circulent et où des décisions sont prises. Les bactéries utilisent apparemment une communication sophistiquée et mènent une vie sociale complexe – plus que le mienne sans doute. Ben-Jacob soutient qu'elles sont de véritables organismes coopératifs intelligents, et son équipe a même mis au point un score de QI social pour les bactéries ! Ses travaux en microbiologie ont eu des répercussions dans les neurosciences, l’immunologie, l’intelligence artificielle et la cybernétique. Il est aussi le précurseur de l’art bactériologique, dont on peut trouver une belle galerie de photographies sur son site : http://www.microbialart.com/galleries/ben-jacob

Paenibacillus  vortex

Paenibacillus dentritiformis

Paenibacillus dentritiformis

La pseudo-mort de Kafka la coccinelle


Je suis seul comme Franz Kafka.
Franz Kafka


C’est maintenant dans l’évolution d'une coccinelle que nous allons trouver un exemple tout à fait inattendu et spectaculaire d’auto-organisation. En biologie, on repère l’auto-organisation lorsqu’un ensemble de composants simples donne naissance de lui-même à une structure complexe cohérente. Ici encore, l’ordre émerge du désordre. Par commodité, concentrons-nous sur une seule coccinelle. Nous baptiserons le petit insecte Kafka (image ci-dessus). Non, je ne me trompe pas d’espèce, c’est juste qu’elle en est pour le moment encore au stade de larve. Il est important de repartir du commencement pour atteindre le point qui m’intéresse, et croyez-moi, vous ne vous attendez pas du tout à ce qui va suivre.

Il faut d’abord naître. Les œufs éclosent trois à sept jours après la ponte, qui a toujours lieu près d’une colonie de pucerons. Des larves déjà autonomes débarquent dans le monde des pucerons avec appétit. Kafka à lui seul va en dévorer plus de neuf mille pendant ces trois premières semaines de développement. Quant aux géniteurs, ils se sont déjà barrés chacun de leur côté depuis longtemps. Il n’y a aucun soin parental chez les coccinelles. Mais ça n’a pas l’air de lui faire un pli sur le duvet à notre Kafka. Pour l’instant, il ne pense qu’à bouffer.

Après avoir bien bamboché, on va le voir se fixer sur une feuille et sécréter des fils de soie qui forment une sorte de petit coussin. Une fois bien ancrée, il entre dans la phase nommée nymphose. C’est alors qu’il sécrète une fine pellicule en forme de petite prison molle et translucide : la cuticule de la nymphe, qui va le protéger durant la métamorphose.  À ce stade, le monde s’est arrêté. Kafka a cessé de se nourrir, ne respire presque plus et ne bouge plus du tout. Dans un monde plein de prédateurs et d’aléas climatiques, Kafka et toute sa génération sont livrés à eux-mêmes, dans cet état de vulnérabilité, suspendus entre deux formes de vie : ils ont cessé d’être larve, mais ne sont pas encore coccinelle. Pourtant, à l’intérieur, dans le silence, la magie de la morphogenèse opère.

C’est ici que l’affaire va prendre un tournant extrêmement étonnant. À partir de ses propres cellules, Kafka va produire des enzymes digestives à l’efficacité redoutable. À tel point qu’elles vont dissoudre la majorité de ses tissus internes. Le corps va littéralement se liquéfier de l’intérieur pour devenir une sorte de soupe cellulaire, constituée de graisses, de fragments d’organes et de cellules souches en attente. Il s’agit d’une destruction contrôlée, me dit-on : Kafka meurt partiellement pour renaître autrement. Certes, mais si je me liquéfie devant vous pour devenir un bouillon d’organes graisseux, vous allez sans doute considérer que, si je ne suis pas mort, je n’en suis probablement pas très loin…

Seules quelques cellules spéciales survivent à cette gibelotte dissolvante : les disques imaginaux. Dormants et discrets depuis le début à l’intérieur de la larve, ces mystérieux disques se « réveillent », prolifèrent, et c’est à partir d’eux que vont se remodeler les ailes, les pattes, les yeux, la carapace et les organes sexuels du nouveau corps. Les tissus durcissent, les organes se connectent et les pigments apparaissent pour colorer progressivement la nymphe —signe que la métamorphose s’achève. Quelques heures plus tard, Kafka, dans sa forme de coccinelle adulte, fend la coque et s’extrait péniblement. Mais est-ce encore lui ? Ou peut-être n’était-ce pas lui auparavant. En tout cas, le dividu est encore pâle et mou, avec une carapace jaune translucide. Il demeure accroché à sa nymphe vide jusqu’à ce que l’air et la lumière durcissent et colorent la chitine. Au bout de quelques heures, Kafka s’envole pour aller chercher de quoi s’empiffrer et peut-être même trouver une partenaire. Mais ça, c’est une autre histoire (qui est d’ailleurs racontée dans : La rave des coccinelles in Des nouvelles sortes de beauté).

On appelle holométabolie ce processus de complète métamorphose auquel est soumise la larve qui entre en nymphose. On ne parle pas de modifier un peu la forme ou de grossir légèrement, mais de se désintégrer en une bouillie cellulaire pour se reconstruire intégralement à partir de fragments. Nous sommes en présence d’une morphogenèse auto-organisée : les disques imaginaux agissent tels des micro-centres d’organisation. Ils ne possèdent pas de plan détaillé du corps, ils sont mus par un ensemble de règles locales qui vont faire émerger un organisme vivant achevé. Si chaque cellule « sait » où elle se situe par rapport aux autres, ce n’est pas grâce à une carte centrale, mais parce que l’information est distribuée.
 
Nous avons donc une mort et une authentique renaissance condensées en huit jours — pardon pour Jésus. Ce qui est fascinant, c’est que Kafka a fait tout cela sans apprentissage, sans témoin, sans héritage visible — hormis cette mémoire inscrite dans la matière même du vivant. Les coccinelles font de la métaphysique : le vivant se désintègre, mais pour se réorganiser. La forme passe par le chaos pour revenir à la forme.
 

Ce n’est pas le phénix qui renaît de ses cendres, c’est la coccinelle qui naît de sa soupe...

Les mathématiques occultes 

de Jean-Sébastien Bach


La musique est un exercice caché d'arithmétique, l'esprit n'ayant pas conscience qu'il est en train de compter.
Gottfried Wilhelm Leibniz


À venir...

Géométrie

Topologie

Le début et la fin se tiennent comme la peau.
Roman Opalka

 La partition ne montre qu'une seule portée, sur laquelle n'est écrite qu'une seule ligne mélodique. Le canon à 2 de L’Offrande musicale, dit « canon à l’écrevisse », se présente comme une énigme mélodique. Mais Bach a laissé un petit indice discret, une anomalie, qui permet de résoudre l’énigme assez facilement : suivant la convention, le premier signe inscrit sur la portée est celui qui indique la clef du morceau — ici, une clef de sol. Mais on remarque qu’il y a une autre clef de sol placée à la toute fin de la portée, ce qui ne ferait aucun sens dans le contexte habituel. Étant donné que cette clef est, de plus, dessinée cul par dessus tête, on en déduit qu’il faut jouer la mélodie à l’envers et à l'endroit, simultanément, pour découvrir le morceau entier. 

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Jean-Sébastien Bach, « L'Offrande musicale », Canon à l'écrevisse, BWV 1079.
Animation : Jos Leys. Musique : Xantox.


Selon certains commentateurs, l'analogie avec le ruban de Möbius présentée dans l'animation ci-dessus, bien qu'elle soit séduisante, serait clairement fausse sur le plan formel. Il vaudrait mieux s'en tenir à celle du palindrome (qui peut se lire indifféremment de gauche à droite ou de droite à gauche en gardant le même sens : le nombre 1441, par exemple, un mot comme « elle », ou encore une phrase complexe comme : in girum imus nocte et consumimur igni). Leurs arguments m'ont plutôt convaincu. La symétrie du canon n’est pas une inversion de surface, de structure topologique, mais une inversion temporelle, de structure palindromique. Mais peu importe que ce soit un ruban ou autre chose, ce qui compte, c’est qu’une fois de plus, ce que nous offre Bach est une prouesse contrapuntique géniale : la démonstration de ce qu’une ligne mélodique peut s’accompagner d'une stricte réplique d’elle-même, mais jouée à l’envers. Et il ne part pas d'une petite mélodie simplette, mais d'un long truc hirsute, au chromatisme téméraire, et rythmiquement cassé en deux en plein milieu.

Merci à Jos Leys, à qui j'ai piqué cette animation.

La coccinelle de Mandelbrot

À venir...

Benoît Mandelbrot

L'ensemble de Mandelbrot à partir d'un ordinateur de 1978.

Ensembles de Julia

Une multitude de vidéos sur la toile explorent le Mandelbrot, dans des régions différentes, à des vitesses variées, avec diverses nuances de couleurs, avec ou sans musique, etc. Ici, le concepteur de l’animation est tout content parce qu’il trouve ce qu'il interprète comme une grille de tic-tac-toe. Il y a aussi un bonus intéressant à la fin :

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Il faut bien comprendre qu'en tout temps nous pourrions décaler la direction de la plongée d’un iota, dans n'importe quelle direction, et nous verrions des motifs complètement différents. À remarquer aussi que, peu importe où nous allons dans l’ensemble, la première forme noire avec laquelle le dessin démarre — la coccinelle comme je l’appelle — finira toujours par revenir. Il peut y en avoir plusieurs en même temps, elle peut être petite ou grande, placée différemment, ça peut prendre des heures, des jours, mais elle réapparaîtra. C’est ce qui caractérise un fractal. Nous sommes évidemment limités par notre puissance de calcule, notre patience, et par le temps lui-même, mais théoriquement, le dessin est littéralement infini, plus vaste que l’univers observable lui-même. Infiniment plus vaste. 

Partie du Mandelbrot que j'aime appeler la 
« serviette sanitaire de la Bête ».

Le fractal dit du « vaisseau brûlé ».  Ne fait pas partie de l'ensemble de Mandelbrot, mais de la même grande famille   :  celle des ensembles de paramètres issus d’itérations quadratiques, mais non analytiques. 

Diagramme de bifurcation de l'équation logistique


À venir...

砂曼荼羅 

Les mandalas de sable

Tant qu'il existera des fragments de beauté, on pourra comprendre encore quelque chose au monde.
Guido Ceronetti


Cet étrange mandala de deux mètres de diamètre, dessiné à même les fonds marins, n'a pas été réalisé par les moines d'une obscure confrérie de bouddhistes scaphandriers, mais par un poisson-globe nain de douze centimètres. J’ai nommé Torquigener albomaculosus, Fugu (食用) pour les intimes.

Fugu n’est pas le plus flamboyant des poissons — il est même assez moche, disons-le. Avec la tronche qu'il se tape, les chances pour qu’une femelle remarque sa présence sont très minces. Il va donc adopter une stratégie de séduction originale, en compensant sa laideur intime par cette prouesse esthétique, géométrique et optimale dans la fonction qui lui est assignée, que constitue l'érection de cette machine
Ce qui est unique dans la parade nuptiale du fugu, c'est qu'elle ne passe pas par des chants, des danses, ou des couleurs, mais par une production morphologique externe. Son symbole unique dégage involontairement une sorte de poésie et de beauté qui touche au sacré. Moi en tout cas, je n'oserais pas en détruire un...

Je ne pourrais pas non plus en construire un. Pas même en mille ans je ne parviendrais à accomplir un tel dessin en me frottant le bide dans le sable — ni même avec un crayon d’ailleurs. Lui, à l'aveuglette il remue le sable, avec sa queue, ses nageoires, sa bouche, pour faire apparaître des crêtes et des canaux harmonieux, organisés autour d’un cercle strié par des linéaments sinueux au charme mystérieux. Le tout parfaitement calibré, comme s'il avait utilisé des instruments de mesure. Ce sont ces rosaces aux motifs symétriques complexes qui ont permis au fugu de survivre et de se reproduire durant des millions d’années, en charmant les fertiles femelles. Une telle conception de la nidification est, à ma connaissance, unique dans les mondes animaux. C’est de l’architecture nuptiale, de la séduction par le nid.

En savoir plus sur la parade nuptiale du アートフグ :

D’où ça sort, une telle forme ?

De la sélection sexuelle : les femelles préférant les plus grands nids, les plus belles symétries et les motifs les plus complexes, ceux qui les fabriquent se reproduisent davantage et le comportement est transmis. Ils ne « savent » pas pourquoi ils font ces gestes, mais l’espèce survit grâce à eux. Il s’agit d’un code comportemental hérité génétiquement.

Mais comment ça commence ?

Chez les fugus vivant aujourd’hui, l’instinct est codé par des millions d’années de biologie et d’évolution. Mais à l’autre bout de ces millions d’années, c’est lorsque les ancêtres du fugu se sont mis à ratisser le sable à la va-comme-je-te-pousse pour fabriquer une sorte de nid que le processus s’est enclenché. Certains mouvements précis ont mené à un meilleur taux de survie des œufs. Les femelles ont préféré les nids que ces gestes particuliers ont érigés et, sur un temps extrêmement long, à coups de petites mutations, l’instinct est devenu code.

Inachevé...