La pensée est éternelle. À condition qu'on la fasse perpétuellement renaître.
Stanislaw Jerzy Lec

MÉMOIRE VIVE

Exercice d'admiration mené par 
un organisme herméneutiquement modifié, 
muni d'un dispositif cognitif de mise en sûreté littéraire.


PREMIÈRE PARTIE 

Plein de monde


Les écrivains successifs forment depuis Homère les milles épiphanies d'un même flamboiement.
Marcel Proust


Au commencement était le Verbe. 
À la fin le verbiage.

    Je n'ai pas l'habitude de m'adresser aux autres lorsque je parle, voilà pourquoi il n'y a rien qui puisse m'arrêter... Je ne vous ai jamais raconté l’histoire du type qui avait dressé son trou de cul à parler ? Son abdomen se trémoussait de haut en bas, lâchant les mots comme des pets, vous voyez la coupure ? Je n’ai jamais rien entendu d’aussi étrange… Ce cul avait une sorte de basse fréquence viscérale, on captait ça de plein fouet, comme une envie de vous savez quoi… comprenez-moi, comme quand le gros côlon vous flanque des coups de coude, ça vous fait tout froid à l’intérieur, il ne vous reste qu’à ôter la bonde… Eh bien, ce boniment culier vous tapait au même endroit – une sorte de gargouillement gras et collant, un bruit qu’on pouvait sentir
    Ce type-là faisait les foires et marchés, vous me suivez, et au début c’était un numéro de ventriloque, d’un genre nouveau mais rien de plus. Marrant comme tout, d’ailleurs. Il avait une scène en costume du Moyen Âge intitulé « Le Trou Vert » qui était à se rouler par terre, je vous dis. Je ne m’en souviens plus très bien mais c’était bourré de gags à gogues. Du genre : « Hé là-dessous, tu es toujours là ? J’ai besoin de toi pour m’asseoir ! » et son cul répondait : « Me fais pas chier, faut que j’aille au trou… »
    Mais après quelque temps le cul s’est mis à parler de son propre chef, plus besoin qu’on lui tende la perche. Le type entrait en scène sans avoir rien préparé, il lançait une blague quelconque et son cul l’attrapait à la volé et la lui renvoyait en pleine poire, tout ça en improvisant, des vannes pas croyables qui mouchait l’autre à tous les coups.
    Peu à peu le cul a changé, il lui est poussé des espèces de petites dents, comme des hameçons mal limés, et il a réclamé à manger. Les premiers jours, le type trouvait ça drôle et il a monté un numéro gastronomique… Mais le trou du cul prenait ça au sérieux, il se grignotait une ouverture dans le fond de culotte du type pour faire des discours dans la rue, il haranguait la foule et réclamait à tue-fesses l’égalité des droits… Bientôt, il s’est mis à boire et il piquait des crises de larmes sous prétexte que personne ne l'aimait, il sanglotait qu’il avait envie d’être embrassé comme n’importe quelle autre bouche. En fin de compte, il déblatérait jour et nuit, de l’autre bout de la ville on entendait le type qui gueulait comme un sourd pour qu’il la boucle, il lui tapait dessus à coup de poing, il lui enfonçait des bougies jusqu’au trognon… Mais tout ça ne servait à rien et un beau matin son cul lui a dit : « C’est toi qui finiras par la boucler. Pas moi. Parce qu’on a plus besoin de toi ici, de nous deux n’y a que moi qui puisse parler et manger et chier !
    A partir de ce moment-là, le type se réveillait chaque matin avec une sorte de gélatine translucide qui lui collait la bouche, une matière curieuse, un peu comme de la chair de têtard. C’est ce que les biologistes appellent du T.N.D., du Tissu Non Différencié, qu’on peut greffer sur n’importe quelle partie du corps humain. Quand le type arrachait ça de sa bouche, des lambeaux de T.N.D. se collaient sur ses mains comme du napalm enflammé et commençaient à proliférer, la moindre éclaboussure de cette bouillie se mettait à pousser…     
    Finalement, sa bouche a été proprement scellée, et sa tête tout entière serait tombée d’elle-même comme une orange mûre, s’il n’y avait pas eu le problème des yeux. La seule chose que le trou du cul fût incapable de faire, voyez-vous, c’était justement de voir. Il avait besoin des yeux du type. Mais le circuit nerveux était bloqué, envahi, atrophié, et le cerveau ne pouvait plus transmettre d’ordres – il était muré dans le crâne, pieds et poings liés… Pendant un temps, après ça, on discernait encore derrière les yeux la souffrance muette et sans espoir du cerveau, et puis le malheureux a dû mourir dans le cachot de son crâne parce que ses yeux se sont brusquement éteints, on n’y voyait pas plus de vie que dans un œil de crabe piqué au bout d’un bâton…
La  plupart des  gens ne meurent qu'au dernier moment; d'autres commencent et s'y prennent vingt ans d’avance et parfois davantage. Ce sont les malheureux de la terre. Moi, si je ne suis pas mort, c'est que j'ai la vie dure.

    Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste.
    Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’en un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter.
    Comme je ne sais d’où je viens, aussi je ne sais où je vais, et je sais seulement qu’en sortant de ce monde je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d’un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage. Voilà mon état, plein de faiblesse et d’incertitude.
    Tout change, tout passe, il n'y a que le tout qui reste. Le monde commence et finit sans cesse; il est à chaque instant à son commencement et à sa fin; il n'en a jamais eu d'autre et n'en aura jamais d'autre. Dans cet immense océan de matière, pas une molécule qui ressemble à une autre molécule, pas une molécule qui ressemble à elle-même un instant. Tout notre malheur vient de ce qu’il nous faut demeurer Jean, Pierre ou Gaston coûte que coûte pendant toutes sortes d’années. Ce corps à nous travestie de molécule agité et banale, tout le temps se révolte contre cette farce atroce de durée. Elles veulent aller se perdre nos molécules, au plus vite ces mignonnes. Elles souffrent d’être seulement nous cocus d’infini. On éclaterait si on avait du courage. On faille seulement d’un jour à l’autre. Notre torture chérie est enfermée là atomique dans notre peau même avec notre orgueil…

    On est parti dans la vie avec les conseils des parents. Ils n’ont pas tenu devant l’existence. On est tombé dans les salades qu'étaient plus affreuses l'une que l’autre. On est sorti de ces conflagrations funestes, plutôt de traviole, tout crabe baveux, à reculons, pattes en moins. On s'est bien marré quelque fois, faut être juste, même avec la merde, mais toujours en proie d'inquiétudes que les vacheries recommenceraient... Et toujours elles ont recommencé… Le monde est une souffrance déployée. À son origine, il y a un nœud de souffrance. Toute existence est une expansion et un écrasement. Toutes les choses souffrent jusqu'à ce qu'elles soient. Le néant vibre de douleur jusqu’à parvenir à l’être : dans un abject paroxysme.

    Les êtres se diversifient et se complexifient sans rien perdre de la nature première. A partir d’un certain niveau de conscience se produit le cri. La poésie en dérive. Le langage articulé, également. Les fleurs sont des cris de toutes les couleurs. La moindre pâquerette cherche désespérément à se faire entendre de nous. Sa parole c’est sa couleur. Petite fleur jaune, vibrante de douleur, s'égosillant à s'en faire craquer la tige. Une seule note pour exprimer tout son être, toujours la même : « jaune ». Signifiant monochrome épuisant toute sa quantité d'expression –  quasi parole, ébauche de langage…
    Las de s’être contractés tout l’hiver les arbres tout à coup se flattent d’être dupes. Ils ne peuvent plus y tenir : ils lâchent leurs paroles, un flot, un vomissement de vert. Ils croient pouvoir dire tout, recouvrir entièrement le monde de paroles variées : ils ne disent que « les arbres ». Incapables même de retenir les oiseaux qui repartent d'eux, alors qu'ils se réjouissaient d'avoir produit de si étranges fleurs. Toujours la même feuille, toujours le même mode de dépliement, et la même limite, toujours des feuilles symétriques à elles-mêmes, symétriquement suspendues ! Tente encore une feuille ! – La même ! Encore une autre ! La même ! Rien en somme ne saurait les arrêter que soudain cette remarque : « L’on ne sort pas des arbres par des moyens d’arbres. » La Nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles ; l’homme y passe à travers des forêts de symboles qui l’observent avec des regards familiers. Comme de longs échos qui de loin se confondent dans une ténébreuse et profonde unité, vaste comme la nuit et comme la clarté, les parfums, les couleurs, et les sons se répondent. Tout est autour de nous parole, tout nous appelle, tout nous regarde, tout luit dans la nuit de cette présence éprouvée par le soi et s'adressant à lui pour venir à manifestation ; tout nous con-cerne, nous con-voque, nous demande continuellement « qu’est-ce ? », « que suis-je », nous assignent ainsi de répondre. Le soi est en lui-même structuré comme une réponse. Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela, et soi ; et les corps, rien. L’être a pour vérité de s’adresser à un soi. L’essence de l’être est d’être Parole. L’essence de la Parole est de dire au Soi qu’il y a le mystère : d'où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? Notre conscience se pose des questions et il faut essayer de les résoudre. La philosophie est une chose obligatoire l’homme qui ne médite pas vit dans l’aveuglement ; l’homme qui médite vit dans l’obscurité. Nous n’avons le choix que du noir.
    Ne pouvant sortir de la pensée, la réalité commande que nous assumions d’y entrer. La pensée n’est pas ce que je possède, un attribut du sujet, quand bien même il serait dit « attribut essentiel » ; mais la pensée est ce en quoi je suis, l’élément où je me déploie et où je suis l’homme pensant que je suis. Nous ne choisissons pas d’être pensants, mais nous naissons dans la pensée, nous advenons à nous-mêmes en elle et elle nous précède comme les éléments précèdent les corps qu’ils composent. Si bien que la réalité humaine se constate prise dans un paysage où elle se voit tissée elle-même par les éléments.
   
Le courage de la vérité, la foi en la puissance de l’esprit sont la première condition de l’étude philosophique ; l’homme doit s’honorer lui-même et s’estimer digne de ce qu’il y a de plus élevé. De la grandeur et de la puissance de l’esprit il ne peut avoir une trop grande opinion. L’essence fermée de l’univers n’a en elle aucune force qui pourrait résister au courage du connaître, elle doit nécessairement s’ouvrir devant lui et mettre sous ses yeux ainsi qu’offrir à sa jouissance sa richesse et ses profondeurs. La pensée peut se porter partout où il y a de l’être, c’est-à-dire partout : au-dessus des étangs, au-dessus des vallées, des montagnes, des bois, des nuages, des mers, par-delà le soleil, par-delà les éthers, par-delà les confins des sphères étoilées, mon esprit, tu te meus avec agilité, et comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde, tu sillonnes gaiement l’immensité profonde, avec une indicible et mâle volupté.
    Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ; va te purifier dans l'air supérieur, et bois, comme une pure et divine liqueur, le feu clair qui remplit les espaces limpides. Derrière les ennuis et les vastes chagrins qui chargent de leur poids l'existence brumeuse, heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse s'élancer vers les cieux lumineux et sereins ; celui dont les pensers, comme des alouettes, vers les cieux le matin prennent un libre essor, qui plane sur la vie et comprends sans effort, le langage des fleurs et des choses muettes.
Le poète devra faire sentir, palper, écouter ses inventions; si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme : si c'est informe, il donne de l'informe. Du reste, toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra! Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs de la pensée accrochant la pensée et tirant.

     L’homme se comporte comme s’il était le maître et le créateur du langage, alors que c’est celui-ci au contraire qui est et demeure son souverain. Quand ce rapport de souveraineté se renverse, d’étranges machinations viennent à l’esprit de l’homme. Le langage devient un moyen d’expression. En tant qu’expression, le langage peut tomber au niveau d’un simple moyen de pression. Il est bon que même dans une pareille utilisation du langage, on soigne encore son parler; mais ce soin, à lui seul, ne nous aidera jamais à remédier au renversement du vrai rapport de souveraineté entre le langage et l’homme. Car, au sens propre des termes, c’est le langage qui parle. L’homme parle seulement pour autant qu’il répond au langage en écoutant ce qu’il lui dit. Parmi tous les appels que nous autres hommes pouvons contribuer à faire parler, celui du langage est le plus élevé et il est partout le premier. Le langage nous fait signe et c’est lui qui, le premier et le dernier, conduit ainsi vers nous l’être d’une chose. Ceci toutefois ne veut jamais dire que dans n’importe quelle signification de mot prise au petit bonheur, le langage nous livre l’être transparent de la chose, et cela d’une manière directe et définitive, comme on livre un objet prêt à l’usage. Mais la correspondance, dans laquelle l’homme écoute vraiment l’appel du langage est se dire qui parle dans l’élément de la poésie.

    La lune s'attristait. Des séraphins en pleurs rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs vaporeuses, tiraient de mourantes violes de blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles. – C'était le jour béni de ton premier baiser. Ma songerie aimant à me martyriser s'enivrait savamment du parfum de tristesse que même sans regret et sans déboire laisse la cueillaison d'un Rêve au cœur qui l'a cueilli. J'errai donc, l’œil rivé sur la pavé vieillit quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue et dans le soir, tu m'es en riant apparu et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté qui jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gâté passait, laissant toujours de ses mains mal fermées neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.

    Que si un être d'une intelligence littéraire insuffisante, ouvre par hasard un livre ainsi fait et prétend en jouir, il y a malentendu, il faut remettre les choses à leur place. Il doit y avoir toujours énigme en poésie, et c'est le but de la littérature, –  il n'y en a pas d'autres, – que d'évoquer les objets. La plupart des hommes ont de la poésie une idée si vague que ce vague même de leur idée est pour eux la définition de la poésie. Penser fait la grandeur de l'homme. La vie vaut peu de chose, mais la conscience de ce peu l'exalte. L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui; l’univers n’en sait rien. Tout notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.
    Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurais pas davantage en possédant des terres : par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends. Le cerveau est plus spacieux que le ciel. Car, mettez-les côte à côte, l’un sans peine contient l’autre et vous de surcroît. Le cerveau est une machine interface dont la vie se sert pour se connaitre elle-même. Connaître nécessite l'action d'un connaissant, c'est-à-dire d'un petit morceau du monde séparant un autre petit morceau du monde afin de s'en nourrir. La connaissance est nutrition, digestion, dissolution, transformation. Le miracle de l’univers, c’est que l’univers a créé une partie de lui-même destinée à étudier l’autre partie, et que cette partie, à s’étudier elle-même, finit par retrouver le reste de l’univers dans sa propre réalité naturelle et intérieure. Dans la mesure où nous sommes des parties de l'univers qui, à leur tour, font l'expérience du « grand univers », nous participons d'un processus réflexif par lequel l'univers s'éprouve lui-même. C’est dans l’homme que la nature ouvre les yeux et remarque qu’elle est là. L’homme est précisément ce moment où la nature décide de se retourner contre elle-même. L’homme est une crise, un appareil critique de la nature. L’homme semble être là pour détruire l’ordre naturel, pour disséquer, dissoudre, corrompre, contaminer le monde phénoménal de ses propres expériences. Aussi, comme le savait Georges Bataille, l’homme est-il une perte, avant toute chose. Un manque. Et surtout la conscience de ce manque, de cette perte, s’inscrivant dans sa capacité a se souvenir, comme à imaginer. L’homme ne comble aucun manque dans le monde biologique, sa nécessité, tout autant que les chances statistiques de son avènement et surtout de sa survie, sont très minces. Comme l’art, il est un luxe, une dépense d’énergie totalement inconsidéré sur le plan strict de l’utilité.  L’homme n’est pas seulement un super-prédateur régnant au somment de la pyramide animale, régulateur semi-divin de l’ordre naturel, il est aussi l’anti-animal, l’animal doté de mémoire, incapable de ne pas apprendre, toujours en quête de connaissance, jamais rassasié, jamais fini, imparfait, et imperfectible, il forme une synthèse disjonctive, avec laquelle la nature doit se débrouiller.
    Le fond de l’homme est immuable. L’âme n’est chaude que de son mystère : que puis-je connaître? Que dois-je faire? Que puis-je espérer? La philosophie est un surcroit d’inquiétude. C’est une inquiétude pour ainsi dire méthodique. La philosophie sert à attrister. Une philosophie qui n’attriste personne et ne contrarie personne n’est pas une philosophie. Elle sert à nuire à la bêtise. Elle fait de la bêtise quelque chose de honteux. Car il faut à tout prix empêcher ceux qui ont trop bonne conscience de vivre et de mourir en paix. La plupart des gens aimeraient mieux mourir plutôt que de penser. C’est d’ailleurs ce qu’ils font la plupart du temps. Les gens, ils font comme si la philosophie, après tout, c'était bon pour les conversations d'après diner. Mais s'il n'y avait pas de philosophie... on ne se doute pas du niveau de la bêtise. Tout comme, s'il n'y avait pas les arts... mais la vulgarité des gens… Ce n'est pas qu'ils lisent la philosophie, mais c'est sa seule existence qui empêche les gens d'être aussi stupides et aussi bêtes qu'ils le seraient s'il n'y avait pas elle.
L'ennui dans ce monde, c'est que les idiots sont sûrs d'eux, et les gens sensés, pleins de doutes. Moi j’ai jamais voté de ma vie!... J’ai toujours su et compris que les cons sont la majorité, que c’est donc bien forcé qu’ils gagnent!... Pourquoi je me dérangerais dès lors? Il ne faut pas prendre les cons pour des gens. On peut très bien ne jamais voter, avoir tout de même son opinion… et même plusieurs… privilège de l’âge… un moment donné, vous ne lisez plus les articles… seulement la publicité… elle vous dit tout… et la « rubrique nécrologique » … vous savez ce que les gens désirent… et vous savez qu’ils sont morts… suffit !... tout le reste : blabla…

    Dans ma plus tendre enfance, probablement vers l’âge de six ans, je m’intéressais beaucoup au bien de l’humanité et j’avais des rêveries sociologiques pour que tout le monde soit heureux. Je me voyais toujours acclamé du haut des monuments publics par les foules reconnaissantes et j’avais les larmes aux yeux en voyant que je leur rendais de si grands services. Après, une fois, je me suis branlé – la première fois et j’ai dit : « L’humanité ne m’intéresse plus. » J’ai commencé à m’intéresser à ma propre bitte et à mes propres problèmes sexuels; l’humanité est passé alors d’une grande estime a un mépris presque total.
    La trique finit par fatiguer celui qui la manie, tandis que l’espoir de devenir puissants et riches dont les Blancs sont gavés, ça ne coûte rien, absolument rien. Qu’on ne vienne plus nous vanter l’Egypte et les Tyrans tartares! Ce n’étaient ces antiques amateurs que petits margoulins prétentieux dans l’art suprême de faire rendre à la bête verticale son plus bel effort au boulot. Ils ne savaient pas, ces primitifs, l’appeler « Monsieur » l’esclave, et le faire voter de temps à autre, ni lui payer le journal.

    Méprisant depuis toujours les maîtres qui ont des mœurs d’esclaves comme les esclaves impatients de se glisser dans la peau des maîtres, j’avoue que les affrontements habituels entre les hommes et les femmes ne m’ont guère préoccupée. Ma sympathie va plutôt à ceux qui déserte les rôles que la société avait préparés pour eux. Ils n’ont jamais la prétention de construire un monde nouveau : ils ne feront jamais le bien aux autres malgré eux. Oscar Wilde m’intéresse plus que n’importe quelle bourgeoise qui a accepté de se marier et de faire des enfants et qui, un beau jour, se sent brimée dans sa très hypothétique créativité. C’est ainsi. Il n'y a pas de plus sombre ennemi de l'art véritable que le landau dans le vestibule. Au paradis, il n'y avait pas d'enfants...
    Il n'y avait pas seulement en moi ce dégoût légitime qui saisit tout homme normalement constitué à la vue d'un bébé ; il n'y avait pas seulement cette conviction bien ancrée que l'enfant est une sorte de nain vicieux, d'une cruauté innée, chez qui se retrouve immédiatement les pires traits de l’espèce, et dont les animaux domestiques se détournent avec une sage prudence. Il y avait aussi, plus profondément, une horreur, une authentique  horreur face à ce calvaire ininterrompu qu’est l'existence des hommes. Si le nourrisson humain, seul  de tout le règne animal, manifeste immédiatement sa présence au monde par des hurlements de souffrance, c’est bien entendu qu'il souffre, et qu'il souffre de manière intolérable. C'est peut-être la perte du pelage, qui rend la peau si sensible  aux variations thermiques sans réellement prévenir de l’attaque des parasites ; c'est peut-être aussi une sensibilité nerveuse anormale, un défaut de construction quelconque. À tout observateur impartial en tout cas il apparait  que l'individu humain ne peut pas être heureux, qu'il n'est en aucune manière conçu pour le bonheur, et que sa seule destinée possible est de propager le malheur atour de lui en rendant l'existence des autres aussi intolérable que la sienne propre. Ma vision de l'avenir est si précise que, si j'avais des enfants, je les étranglerais sur l'heure. Il faut pleurer les hommes à leur naissance, et non pas à leur mort. Si vous haïssez quelqu'un, laissez-le vivre. Toute naissance me jette dans la consternation. Il est insensé qu'on puisse montrer un bébé, qu'on exhibe ce désastre virtuel et qu'on s'en réjouisse. Quant au sexe – mon dieu je l'ai trop en mépris vieux maquereau que je suis pour le lyriser. La reproduction seule me paraît grave : fabriquer un nouveau destin! Oh là ça c’est terrible – mais l’intromission d’un bout de barbaque dans un pertuis de barbaque j’ai jamais vu là que du grotesque – et cette gymnastique d’amour! Cette minuscule épilepsie? Quels flaflas! Je suis avec Lénine – C’est un bon choc biologique– C’est du petit suicide. Le mec qui bande pour moi tu vois, c’est un client, son chou-fleur à deux mains qu’attends qu’on lui raconte une histoire! L’a! l’amour! Pas plus con! Le vagin tabernacle! Il m’écœure! Pas que j’ai du mépris pour la beauté des dames retiens! De loin! Je suis de la cuisse comme pas! Grec (pas hommo!) adulateur de dianes! Fétichiste des danseuses! Mais c’est le sentiment là-dedans que je trouve l’ignoble mélange! Pas à sa place du tout! Ah païen! Je mélange pas. Le coup de filer ses 10 cc de sperme dans une moule je vois pas la Prière! Le grave : le môme! Cela seul est grave – le reste c’est juste du cochon – Pourquoi pas certes! Mais sans blablas!

    La propagande « pro-maternité » a rarement été aussi tapageuse. « Faites des enfants c'est fantastique vous vous sentirez plus femmes et accomplies que jamais », mais enfantez dans des villes où le logement est précaire, où l'école démissionne, où les enfants sont soumis aux agressions mentales les plus vicieuses via la pub, la télé, internet, les marchands de soda et confrères. Sans enfants, pas de bonheur, mais élever des gamins dans des conditions décentes sera quasi impossible.
Depuis quelque temps, en France, on n'arrête plus de se faire engueuler, rapport aux années 70. Et qu'on a fait fausse route, et qu'est-ce qu'on a foutu avec la révolution sexuelle, et qu'on se prend pour des hommes ou quoi,  et qu'avec nos conneries, on se demande ou est passée la bonne vieille virilité, celle de papa et du grand-père, ces hommes qui savait mourir à la guerre et conduire un foyer avec une saine autorité. Et la loi derrière lui. On se fait engueuler parce que les hommes ont peur. Comme si on y était pour quelque chose. C'est tout de même épatant, et pour le moins moderne, un dominant qui vient chialer que le dominé n'y met pas assez du sien… Il a toujours fallu qu'on se débrouille sans l'aide de personne. Prétendre que les hommes et les femmes s'entendaient mieux avant les années 70 est une contrevérité historique. On se côtoyait moins, c'est tout.
    Ce que les femmes ont traversé, c'est non seulement l'histoire des hommes, comme les hommes, mais encore leur propre oppression spécifique. D'une violence inouïe. D'où cette proposition simple : allez tous vous faire enculer, avec votre condescendance à notre endroit, vos singeries de force garantie par le collectif, de protection ponctuelle ou vos manipulations de victimes, pour qui l'émancipation féminine serait difficile à supporter. Ce qui est difficile, c'est encore d'être une femme, et d'endurez toutes vos conneries. Les avantages que vous tirez de notre oppression sont en définitive piégés. Quand vous défendez vos prérogatives de mâles, vous êtes comme ces domestiques de grands hôtels qui se prennent pour les propriétaires des lieux... des larbins arrogants, et c'est tout.
N'importe quel connard rougi à l'alcool, chauve à gros bide et look pourri, pourra se permettre des réflexions sur le physique des filles, des réflexions désagréables s'il ne les trouve pas assez pimpantes, ou des remarques dégueulasses s'il est mécontent de ne pas pouvoir les sauter. Ce sont les avantages de son sexe. La chaudasserie la plus pathétique, les hommes veulent nous la refourguer comme sympathique et pulsionnelle. Mais c'est rare d'être Bukowski, la plupart du temps, c'est juste des tocards lambda. Comme si moi, parce que j'ai un vagin, je me croyais bonne comme Greta Garbo.
    Vouloir être un homme ? Je suis mieux que ça. Je m'en fous du pénis. Je m'en fous de la barbe et de la testostérone, j'ai tout ce qu'il me faut en agressivité et en courage. Mais bien sûre que je veux tout, comme un homme, dans un monde d'hommes, je veux défier la loi. Frontalement. Pas de biais, pas en m'excusant. Je veux obtenir plus que ce qui m'étais promis au départ. Je ne veux pas qu'on me fasse taire. Je ne veux pas qu'on m'explique ce que je peux faire. Je ne veux pas qu'on m'ouvre les chairs pour me faire gonfler la poitrine. Je ne veux pas avoir un corps de fillette longiligne alors que j'approche de la quarantaine. Je ne veux pas fuir le conflit pour ne pas dévoiler ma force et risquer de perdre ma féminité.
Une otage est libérée, à la radio elle déclare : « J'ai enfin pu m'épiler, me parfumer, je retrouve ma féminité. » C'est en tout cas l'extrait qu'ils choisissent de passer. Elle ne veut pas sortir en ville, voir ses amies, lire les journaux. Elle veut s'épiler? C'est son droit le plus strict. Mais qu'on ne vienne pas me demander de trouver ça normal.
    On n’entend jamais parler dans les faits divers de filles, seules ou en bandes, qui arrachent des bites avec les dents pendant les agressions, qui retrouvent les agresseurs pour leur faire la peau, ou leur mettre une trempe. Une entreprise politique ancestrale, implacable, apprend aux femmes à ne pas se défendre. Comme d'habitude, double contrainte : nous faire savoir qu'il n'y a rien de plus grave, et en même temps, qu'on ne doit pas se défendre, ni se venger. Souffrir et ne rien pouvoir faire. C'est Damoclès entre les cuisses.
    Mais des femmes sentent la nécessité de l'affirmer encore : la violence n'est pas une solution. Pourtant, le jour où les hommes auront peur de se faire lacérer la bite à coup de cutter quand ils serrent une fille de force, ils sauront brusquement mieux contrôler leurs pulsions « masculines » et, comprendre ce que « non » veut dire.
C'est étonnant qu'en 2026, alors que tant de monde se promène avec de minuscules ordinateurs cellulaires en poche, il n'existe pas le moindre objet qu'on puisse se glisser dans la chatte quand on sort faire un tour dehors, et qui déchiquetterait la queue du premier connard qui s'y glisse. Peut-être que rendre le sexe féminin inaccessible par la force n'est pas souhaitable. Il faut que ça reste ouvert, et craintif, une femme. Sinon, qu'est-ce qui définirait la masculinité?

    Je ne comprends pas que les femmes n'avortent pas simplement en regardant le journal télévisé. En donnant la vie, les femmes produisent des hommes morts. Engendrer, procréer, mettre au monde, élever, comme on dit des chiens ou des animaux domestiques. Voilà la tyrannie de la nature si la culture n'entrave pas le mouvement. Obéir aux glandes, aux hormones, à la physiologie, suppose la soumission aveugle à la brutalité du vouloir vivre qui commande la reproduction de l'espèce.
    De la même manière que le rat, l'homme prolifère, il engrosse sa partenaire et augmente le nombre de ses congénères. Et l'enfant que les parents croient issu de leur amour, procède en fait d'une force millénaire qui mène les animaux depuis leur apparition sur la planète. Et ce nouveau-né mis au monde entame une carrière solitaire qui s'ignore. Solipsiste, il naît seul et va vivre, jouir, souffrir, vieillir, mourir dans l'illusion du partage, de la communauté, de la communication. En fait, rat parmi les rats, il se contente d'obéir à la programmation qui le fait être ceci plutôt que cela.
    Les gens se trompent quand ils croient qu’ils mettent au monde des enfants. Ils accouchent d’un aubergiste ou d’un criminel de guerre suant, affreux, avec du ventre. C’est celui-là qu’ils font naître, pas des enfants. Alors les gens disent qu’ils vont avoir un petit poupon, mais en réalité ils ont un octogénaire qui pisse de l’eau partout, qui pue et qui est aveugle et qui boîte et que la goutte empêche de bouger, c’est celui-là qu’ils mettent au monde. Mais celui-là ils ne le voient pas afin que la nature puisse se perpétuer et que le même merdier se poursuive à l’infini.

Sans doute reconnaît-on le philosophe de vraie souche à sa faculté de casser l’ambiance. Vous êtes sur terre, c'est sans remède! Naître est hideux. Survivre est infect. Et s'il est vain de se suicider, il l'est encore plus de se reproduire. Quand il n’y aurait pas un seul homme sur terre, tout n’en irait pas moins comme il va. Rien n’est créé pour nous, misérables créatures que nous sommes. La nature se passerait aussi bien de nous que de la classe des fourmis ou de celles des mouches. Quelle présomption dans l’idée que nous mourrons, que nous étions tout et que nous ne serons plus rien, alors que nous ne faisons que passer du règne animal au règne végétal. Sans doute est-ce même le seul progrès auquel nous puissions aspirer. La plante seule approche de la « sagesse »; l’animal y est impropre. Quant à l’homme… La Nature aurait dû s’en tenir au végétal, au lieu de se disqualifier par goût de l’insolite. Aussi haut que son évolution puisse porter l’humanité – et peut-être sera-t-elle à la fin inférieure à ce qu’elle a été au début ! – il n’y a pour elle point de passage dans un ordre supérieur, tout aussi peu que la fourmi et le perce-oreille, à la fin de leur « carrière terrestre », entrent dans l’éternité et le sein de Dieu. Le devenir traîne derrière lui ce que fût le passé : Pourquoi y aurait-il pour une petite étoile quelconque et pour une petite espèce sur cette étoile, une exception à cet éternel spectacle ! Éloignons de nous de telles sentimentalités. 

Le monde est un crime parfait, sans mobile et sans auteur. La réalité est fondamentalement absurde et dénuée de sens. Toute apparence du contraire est à mettre au compte d’une illusion anthropomorphique. L’être humain est le fruit du pur hasard. Aucun humain, n’accepte de gaieté de cœur, la vérité scientifique, c’est connu. Que l’espèce à laquelle ils appartiennent soit la conséquence passagère d’un simple accident cosmique qui aurait pu ne pas se produire leur paraît absurde, impossible. Nous avons été voulues s’exclament-ils, notre cerveau le prouve, Dieu nous a créé à son image. (Ils ne croient pas en Dieu, sauf sur ce point). Nous, accident cosmique ? L’évolution conduisant jusqu'à nous, tout a été fait pour nous, en pensant à nous, notre relevé de banque le prouve. La bactérie était là, il y a des milliards d’années ? La crevette en a eu trente millions la semaine dernière ? Nous en avons quatre millions devant nous ? Et alors ? Non, l’humanoïde n’a pas été voulu, il ne va nulle part, il disparaîtra comme il était venu, et ça n’a aucune importance… Nos jours sont comptés : par les statisticiens.
D'après un rapport publié par l'Organisation des Nations Unies, c'est en 2008 que, pour la première fois dans l'histoire, la population mondiale est devenue majoritairement urbaine. Sans même considérer le simple fait qu'un tel constat soit possible – c'est-à-dire que l'humanité puisse à la fois se quantifier et se localiser, qu'elle soit ainsi intégralement soumise à la statistique –, un tel événement n'est guère comparable qu'au passage du nomadisme à la sédentarité qui définit la rupture entre paléolithique et néolithique. Encore ce dernier s'est-il accompli très lentement – selon un processus (dit de néolithisation) – alors que l'urbanisation de l'humanité s'est traduite par un véritable exode (dit rural) qui en deux siècles à peine à déplacé des centaines de millions d'hommes et changé la face de la terre. La condition urbaine définit donc aujourd'hui la condition de l'homme, il évolue dans un milieu intégralement artificiel. L'espace dans lequel il se déplace, la vitesse de ses déplacements, le rythme de ses activités, les images et les sons qui s'imposent à lui, les messages et informations qu'il reçoit continûment, les matières qu'il touche, la nourriture qu'il consomme, jusqu'à l'air (conditionné ou pollué) qu'il respire, tout est résultat d'une production artificielle ; son rapport à autrui est médiatisé par le système de la télécommunication, et ses humeurs elles-mêmes sont maîtrisable à volonté par les molécules de synthèse de l'industrie pharmaceutique. Le constat s'impose, selon lequel l'homme ne vit plus au sein de la nature mais dans un système d'objets produits pour une utilisation préalablement déterminée : la nature a disparu, circonscrite aux « espace verts », aux « ressources naturelles » et à l'« environnement », c'est-à-dire réduite à la fonction qui lui est assignée par cet espace urbain. Tout fonctionne. C'est bien cela l'inquiétant. La technique atteindra un tel niveau de perfection que l’homme pourra se passer de lui-même. Soyons humains au moins tant que la science n’aura pas découvert que nous sommes autre chose.

La subjectivité moderne, c'est la gestion de l'auto-intoxication dans un environnement chimiquement nocif. Ainsi, par exemple, fumer dans la métropole électrique, devenue nucléaire, est simplement une façon de se vacciner contre l'empoisonnement environnemental par inoculation homéopathique. La bataille de la subjectivité moderne est avant tout une lutte pour l'équilibre immunitaire. L'ingestion de drogue ou la psychanalyse sont des parcs expérimentaux où on apprend à vivre dans un milieu de plus en plus toxique. L'alcool, le tabac, le hashish, la cocaïne, la morphine ne sont pas seulement des tunnels synthétiques par lesquels échapper de la réalité, mais des révélateurs de l'âme du sujet occidental moderne, des microtechnologies de l'âme, des transformateurs chimiques desquels sortiront les nouvelles pratiques fantasmatiques du [XXIe] siècle. La drogue est la garantie de se désintéresser suffisamment de l'horrible vie pour accomplir de grandes choses.Lorsqu’on n’a pas eu la chance d’avoir des parents alcooliques, il faut s’intoxiquer toute sa vie pour compenser la lourde hérédité de leurs vertus. [Mais| il faut pratiquer l'excès avec modération. Un peu trop c'est juste assez pour moi. Dans le cas des jazzmen noirs américains, la drogue bien souvent est une ascèse, une hygiène morale, une discipline pour resserrer sa concentration, pour évacuer toutes les tentations de la société moderne, pour ignorer jusqu'au sens du mot compromis.
    Les drogues peuvent conduire à de précieux enseignements ; à condition qu'elles soient enseignées. Si l'on enseignait aux adolescents quelles drogues sont bonnes pour quel type d'usages, et lesquelles sont mauvaises dans tel type de conditions, si on leur enseignait une hiérarchie des valeurs au sujet des drogues, en fonction d'objectifs initiatiques et éducatifs clairs et structurés, ils ne se précipiteraient pas en masse sur les plus mauvaises.
    Que vaut-il mieux? Être intoxiqué par la « télé » ou par la seringue? Quel est le drogué le plus pitoyable : le petit Blanc qui chantonne le lendemain ce que le disc-jockey soudoyé lui a ordonné de chantonner la veille, ou le surgéant noir mais doux en lambeaux qui s'injecte de l'oubli pur pour avoir encore la force de ruisseler de beauté? Pour Billy Holliday, le seuil de désintoxication c'était de ne plus pouvoir supporter la télévision. La télé n'accroche que des loques camées. La question de la société de consommation se pose toujours : Plein les veines ou plein le caddy?

    Au milieu des fours micro-ondes, le destin des consommateurs s'établit à chaque seconde ; il n'y a pas de risque d'erreur. Sur mon agenda de demain, j'avais inscrit : « Liquide vaisselle » ; je suis pourtant un être humain : promotion sur les sacs-poubelle ! À tout instant ma vie bascule dans l'hypermarché Continents Je m'élance et puis je recule, séduit par les conditionnements. Augmenter les désirs jusqu'à l'insoutenable tout en rendant leur réalisation de plus en plus inaccessible, tel était le principe unique sur lequel reposait la société occidentale. On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas tout d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Alors qu’on ne sort du monde que par l’intérieur, comme disait Thérèse d’Avilla. Le péché n’est pas que les locomotives soient mécaniques, il est que les hommes le soient, disait pour sa part Chesterton. Et j’ajouterais qu’aujourd'hui, le problème n’est pas que les téléphones soient intelligents, il est que les hommes ne le soient plus. Effectivement, ce sont nos téléphones désormais qui sont intelligents, le marché qui est libre, le paradis est fiscal, le vide juridique, les ressources humaines, la révolution numérique... La T.V. est réalité, la réalité est virtuelle, les publics sont ciblés, les idées reçues, la langue de bois, la gueule de bois, l'ambiance de merde... Le principe est... de précaution, l'origine ethnique, les organismes génétiquement modifiés, le vivant breveté, l'humain cloné... L’intellect est « quotientifié », l'intelligence artificielle, le bien-être social, les camps... de réfugiés, les enfants sont rois, les Mozarts… de la finance, et l’art comptant-pour-rien, les artistes sont des plasticiens – des artistes en plastiques... Nous avons même réussi à mettre en réseau tous les cas sociaux
    Nous sommes passées du siècle des lumières à celui des projecteurs. Le faux triomphe ! la publicité traque, truque, persécute tout ce qui n'est pas faux !... Le goût de l'authentique est perdu! observez!... regardez autour de vous!... vous avez des relations?... des gens capables… je dis capables : qu’ont la fortune! qui peuvent s’acheter femmes, tableaux, bibelots!... eh bien, vous les verrez toujours invinciblement, ces gens capables, se ruer sur le faux! Comme le cochon pique à la truffe… Kif, le prolo, remarquez!... lui, c’est l’imitation du faux!... il se paye l’imitation du faux!... le chromo « retouché »!... Et tous vos systèmes dictaphones, jabotophones, microsillants, valent pas tripette ! toute cette mécanique tue la vie ! m'entendez-vous ? “anti-vie” amusettes pour Morgues !... vous me comprenez?... la machine à écrire, itou !... kif, le Cinéma !... kif, votre Télévice !... autant de branlettes mécaniques !... 
Mais qu’est-ce que c’est encore cette merde ? Un téléphone portable. Plus indispensable au beauf branché que son propre sexe : il sort plus volontiers celui-là que celui-ci… Quelle impuissance à rester seul, introuvable, libre ! Triiiiii ! On le sonne et il répond en bon larbin du progrès. Le téléphone portable est un outil de plus pour esclavagiser l’homme, le rendre addict de cette drogue : la communication. Ce n’est pas parce que le téléphone n’a plus de fil qu’il ne sert pas à relier les abonnés comme une immense chaine de bagnards.

    Mon dieu des mœurs du temps mettons-nous moins en peine, et faisons un peu grâce à la nature humaine ; ne l’examinons point dans la grande rigueur, et voyons ses défauts avec quelque douceur. Il faut, parmi le monde, une vertu traitable ; à force de sagesse on peut être blâmable ; la parfaite raison fuit toute extrémité, et veut que l’on soit sage avec sobriété, cette grande roideur des vertus des vieux âges, heurte trop notre siècle et les communs usages ; elle veut aux mortels trop de perfection ; il faut fléchir au temps sans obstination, et c’est une folie à nulle autre second de vouloir se mêler de corriger le monde. J’observe, comme vous, cent choses tous les jours, dui pourraient mieux aller, prenant un autre cours ; mais, quoi qu’à chaque pas je puisse voir paraître, en courroux, comme vous, on ne me voit point être ; je prends tout doucement les hommes comme ils sont J’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font ; et je crois qu’à la cour, de même qu’à la ville, mon flegme est philosophe autant que votre bile. (Réponse au misanthrope, dans la langue de Molière).
    Il n'y a qu'une seule langue en ce monde paracafouilleux! une seule langue valable ! respectable ! la langue impériale de ce monde : la nôtre !… charabias, les autres, vous m’entendez ?... dialectes bien trop tard venus! mal sapés, mal léchés, arlequinades ! rauques ou miaulants à-peu-près pour rastaquouères ! zozoteries pour clowns! voilà, je sais ce que je cause! Et j'admets pas la discussion ! 
    Mon vice à moi, j'avoue, mon seul : le parler français.

En savoir plus sur l'origine du texte :  

Courtepointe mnémotechnique pour l'apprentissage de Mémoire vive.

DEUXIÈME PARTIE

La joie dans les pieds


À suivre...