Quelques animaux, dont un illettré.
Max Ernst

LE BESTIAIRE

La meilleure façon d’entreprendre cette excursion, c'est de la commencer par un jour ensoleillé dans une prairie en fleurs, toute bruissante de coléoptères et parcourue de vols de papillons, et de construire autour de chacune des bestioles qui la peuplent une sorte de bulle de savon qui représente son milieu et se remplit de toutes les caractéristiques accessibles au sujet.
Jacob von Uexküll

Je suis né dans un appartement au bord d’une autoroute, j’ai grandi en banlieue, puis plus tard en voyageant dans les grandes villes. Je n’ai jamais eu d’animal domestique, j’ai peur des tortues, et je suis d’accord avec Gilles Deleuze pour dire que l’aboiement est le cri le plus stupide du règne animal. Mon rapport aux animaux est donc, malheureusement, presque exclusivement livresque. Mon rapport aux « animots », devrais-je dire, comme Derrida.

En revanche, j’ai une passion constamment nourrie pour l’idiosyncrasie des espèces : les corbeaux qui comptent jusqu’à six, les abeilles qui comprennent le zéro, les nématodes qui contrôlent le cerveau des grillons, la pie qui passe le test du miroir, la pieuvre qui résout des problèmes et la vache qui se gratte avec un balai... L’inventivité des vivants est infinie. Toujours à l’affût des comportements et stratégies invraisemblables qu’adoptent les bêtes pour survivre, se reproduire, se nourrir, communiquer, chaque fois que j'apprends une conduite nouvelle, je m'étonne de ne pas en avoir entendue parler plus tôt. Alors je me ravise, et mesure approximativement, en imagination, l'immense étendue de mon ignorance. Parades nuptiales, utilisation d’outils, leurres, kleptoparasitisme, migration quantique, collaboration inter-espèce... Impossible de suivre. 

La rave des coccinelles 


L’animal est dans le monde comme de l’eau à l’intérieur de l’eau. 

Georges Bataille


Dans La pseudo-mort de Kafka la coccinelle, nous avions laissé Kafka alors qu’il venait de prendre forme adulte. La coccinelle convergente (Hippodamia convergens) est une espèce d’Amérique du Nord qui se nourrit presque exclusivement de pucerons. Des quantités pharaoniques de pucerons. Pour cela, elle est fort appréciée chez les humains de certaines professions. Celle des jardiniers notamment. Comme les autres spécimens de sa sorte, Kafka passe sa vie dans une parfaite solitude. Jusqu’à l’arrivée du froid automnal, qui emporte avec lui les derniers pucerons. C’est ce qui donne le signal pour le grand départ vers la réunion annuelle : la rave du pin tordu dans la Sierra Nevada. Kafka quitte alors les plaines de son Kansas natal pour un trajet d’environ 2 000 kilomètres vers le sud.

De partout, les coccinelles débarquent dans la forêt. De génération en génération on les voit se retrouver par milliers dans la même zone. Comment Kafka, et les autres, font-ils pour savoir où aller, et comment s’y rendre ? Personne n’a pu leur indiquer le chemin, puisqu’avant ce regroupement chaque coccinelle ne connaissait qu’elle-même, et l’on se souvient que les géniteurs se sont poussés directement après avoir génités. L’hypothèse la plus probable est que ce seraient les odeurs chimiques laissées par les autres qui les mettraient sur la piste. Ensuite, c'est le paysage et le soleil qui leur serviraient en quelque sorte de guides.

Kafka, qui n’avait jamais vu une autre coccinelle de sa vie, se retrouve donc au milieu de milliers de ses congénères. Après des mois à bouffer du puceron dans une complète solitude, les coccinelles se réunissent pour s’accoupler le plus possible, avec le plus grand nombre de partenaires possible et le plus rapidement possible. Kafka se défonce la cuticule. Il n’a jamais vu une fête pareille. Et pour cause : une coccinelle convergente vit en moyenne moins d’un an ; Kafka ne le sait pas encore, mais il ne prendra part à ce rituel d’accouplement qu’une seule fois dans sa vie. La première rave sera aussi la dernière.

Une fois l’orgie terminée, épuisées, les coccinelles s’agglutinent et cessent complètement de bouger. Elles sont si nombreuses que l’arbre qui les accueille en est entièrement recouvert. Leur activité métabolique est alors radicalement réduite, ce qui les plonge dans une sorte de dormance, ou d’hivernation. C’est la diapause hivernale. Elles imitent le tardigrade en quelque sorte, ou l’ours. Leur stratégie de survie se situant quelque part entre la cryptobiose et l’hibernation, état dont elles ne ressortent qu’à l’arrivée du printemps.


Inachevé...

Les abeilles solitaires 

se sentent-elles seules ?

 ...des puissances d'art qui jaillissent du sein de la nature elle-même, sans l’intermédiaire de l'artiste humain, puissances par lesquelles les instincts d'art de la nature commencent par s'assouvir directement.
Nietzsche


Le 31 mai 2009, une équipe de chercheurs en Iran découvre Osmia avosetta, une espèce rare d’abeille maçonne. Le même jour, à environ 500 km de là, en Turquie, une autre équipe de chercheurs fait également la découverte d’une nouvelle abeille : la même, Osmia avosetta.

Si nous imaginons des abeilles, les images qui nous viennent sont celles de colonies nombreuses, d’essaims impressionnants qui poursuivent un quidam avant qu'il saute dans l'eau, ou d’un apiculteur en costume d’astronaute, recouvert de bestioles de la tête aux pieds. Mais saviez-vous que certaines abeilles sont solitaires ? Je ne parle pas d’individus particuliers au sein d’une espèce, mais d’espèces entières. La majorité des espèces sont solitaires, en fait. Moi, je n’avais jamais entendu parler de ça. Pourtant, on en dit des choses sur les abeilles : qu’elles comprennent le concept de zéro ; qu’elles pourraient avoir des effets bénéfiques contre le Parkinson ; qu’il s’agirait de la plus ancienne amie de l’homme ; que certaines sont cleptoparasites ; d’autres, comme Tetragonula carbonaria, confectionnent des couvains en forme de spirale, etc. D’ailleurs, on ne disait pas qu'elles étaient au bord de l'extinction les abeilles ?

Osmia avosetta est l’une de ces marques d’abeilles chez laquelle il n’y a ni colonie ni ruche. La stratégie reproductive quelles adoptent est complètement différente : la femelle fabrique plutôt de petits paquets en pétales de fleurs, des sortes d’amphores en patchwork floral coloré, qui serviront de capsules de couvée à leurs larves. Elle sélectionne d’abord les plus beaux pétales, qu’elle taille avec ses mandibules, avant de les transporter patiemment jusqu’au site de nidification. Là, avec une technique minutieuse, elle plie ensemble les pétales (un peu comme un crackhead plie les grilles de son tube) pour obtenir la forme voulue, qu’elle renforcera ensuite avec du nectar et de la boue en guise de colle. En séchant, l’extérieur se durcit en une coquille protectrice, alors que l’intérieur reste humide, ce qui permet aux larves de mûrir dans un environnement optimal : chaque œuf est déposé dans son petit habitacle personnel, qui aura préalablement été pourvu de nectar et de pollen en quantités suffisantes pour nourrir une larve jusqu’à l’âge adulte.

Inachevé...

Osmia avosetta - Source : American Museum of Natural History Research Library

L'hymne à la joie

L'état de l'ivresse peut être soit l’effet d’un breuvage, soit l’effet du printemps sur la nature entière, soit l’effet d’une extase spirituelle, il est non pas une sublimation mais une régression [...] en deçà de l’individu, et vers un fonds commun indifférencié de tous les êtres.
Nietzsche

Vos paramètres de cookies actuels empêchent l'affichage de contenu émanant de Youtube. Cliquez sur “Accepter et afficher le contenu” pour afficher ce contenu et accepter la politique d'utilisation des cookies de Youtube. Consultez la Politique de confidentialité de Youtube pour plus d'informations. Vous pouvez retirer votre consentement à tout moment dans vos paramètres des cookies.

Accepter et afficher le contenu

Jumping for Joy, BBC Africa, épisode 4, 2013. 

Animalerie

Impossible d’imaginer un animal dégradé, un sous-animal.
Cioran

Poisson perciforme, Uranoscopidae.

 Larves de poisson-zèbre, Danio rerio.

Poisson perciforme, Uranoscopidae.

« Fion-pattes », disait Dieudonné, pour décrire la femme des origines : « un fion, deux pattes. » Là non, c'est : un fion... un fion.
Ver fesses volantes,  Chaetopterus pugaporcinus.

 « Il me manque pas deux pattes moi ? C'est moi Fion-pattes en fait ! »
Gerboise pygmée, Baluchistan pygmy jerboa.

« Moi aussi il me semble qu'il me manque quelque chose... »
Coq-de-roche orange, 

Rupicola rupicola. 

« Tu veux qu'on échange ? C'est vrai que tu es vraiment moche avec ton oeil planté dans un mohawk, mais moi je n'suis qu'un bout de tube digestif borné par un anus dentellé ! Et pourquoi j'ai des trous sur le côté ? »
Elle fait bien la paire avec l'étoile d'à côté elle...
Lamproie marine, Petromyzon marinus. 

« Moi il ne me manque absolument rien. Viens m'embrasser fion-tube. »
Calmar, promachoteuthis sulcus. Espèce que l'on ne connaît que par un seul spécimen femelle, capturé il y a une dizaine d'années dans le sud de l'Océan atlantique à 2000 mètres de profondeur. 

« Moi j'aurais plutôt quelque chose en trop... »
Membracides, Cladonota.

« Tu veux qu'on en
discute ? »
Condylure à nez étoilé, Condylura cristata. 

Possède 22 appendices charnus, couverts d’organes sensoriels très sensibles, disposés en étoile autour des narines. Détecte et mange une petite proie en moins d’un quart de seconde.

Carte corticale du condylure à nez étoilé (cortex somatosensoriel) : la majeur partie est dédiée uniquement à son étoile tactile. 


« Moi ma tête c'est une vice alors hein ! » Fion-vice... Bactériophage. 


« Quelqu'un veut vraiment se plaindre de la forme de sa tête ici ? »   

Fourmi-tortue, Cephalotes varians.  Vit dans des galeries creusées dans des troncs par d'autres insectes. Utilise sa tête plate pour boucher les entrées afin d'empêcher toute intrusion. La forme de sa tête lui sert aussi de parachute.

« Ouah ! C'est quoi cette tronche de cake ? »
Hache d'argent, Sternoptyx diaphana.


« Quelqu'un vient de me piler dessus ciboire ! »
Crapaud, Pipa pipa.
Presque aussi plate qu'une feuille. Elle ne croasse pas mais émet une sorte de claquement. 

« Hum ! »

Poisson-scorpion d'Eschmeyer, Rhinopias eschmeyeri.

« Humm ! »
Blob fish, Psychrolutes marcidus.

« Hummm ! »

Crapaud cornu du brésil, Ceratophrys cornuta.

Crabe de cocotier, Birgus latro. Le plus gros arthropode terrestre : 40 cm, 4 kg. Odorat très développé. Capable de casser des noix de coco.

« Pourquoi ai-je un doigt qui me sort de la face en fait ? »
Dumbo Octopus, Grimpoteuthis.


La tortue Matamata, Chelus fimbriata.

Vampire des abysses, Vampyroteuthis infernalis. Espèce inchangée depuis plus de trois millions d'années. 

 La méduse Atolla, Atolla wyvillei.

Axolotl albinos, Ambystoma mexicanum.
Peut rester à l'état larvaire toute sa vie. Exemple classique d'une espèce néoténique. 

Calmar de verre, Teuthowenia pellucida.

L'éponge-harpe, 

Chondrocladia lyra.


Cténophore, Bathocyroe fosteri. 

Chenille du Catocala concumbens.

Cette “tête de mort” n'est pas située sur la tête de la chenille, mais sur sa partie antérieure.

Mante fleur, Pseudocreobotra wahlbergii.