On ne sort du monde que par l'intérieur.
Thérèse d'Avila


INTRA-VIE

12-Ma vie à l’intérieur 

de Jean-Sébastien Bach 

Endobiographie dithyrambique

Pour ceux qui sauront si c'est pour eux


Je crois au Dieu de Jean-Sébastien Bach.
Glenn Gould

Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été un fanatique — de Bach, non de Dieu. Déjà tout petit, j’étais fasciné par le générique d' Il était une fois l'homme, merveilleux dessin animé éducatif qui fit son entrée sur les ondes de Radio-Canada le 22 décembre 1978 précisément. J’avais donc, à l’époque, trois ans et demi, comme disent les gosses. Sur une adaptation de la Toccata et fugue en ré mineur, l’introduction faisait défiler, à partir du Big Bang, toute l’évolution du vivant en accéléré : la préhistoire, les civilisations, la technique, les moyens de locomotion, et jusqu’à cette fin prophétique qui montrait une meute courroucée poursuivre un astronaute (Elon Musk ?) qui se sauvait de justesse à bord d’une fusée, alors que les autres (la plèbe, les losers, la merdasse… nous tous, quoi ! Les non-multimilliardaires) étaient annihilés dans l’explosion terminale de la Terre. La musique s’achevait alors sur une suite d’accords déchirants qui me laissait dans un extraordinaire état de perplexité. Je ne sais plus exactement comment se présentaient les choses à l’époque, mais cette musique se distinguait de toutes les autres dans mon esprit. C’était comme si elle surgissait du fond d’un ailleurs inatteignable, qu’elle avait été composée par d’autres moyens, selon d’autres lois. Dans l’imagination du petit garçon que j’étais, cette musique semblait provenir de là où la fusée s’en allait. Ce que le film ne montrait pas. Et pour cause : ce lieu invisible et silencieux en lequel Bach puisait ses harmonies, et d’où émergeraient toutes les combinaisons sonores encore introuvées, ne peut être qu’évoqué.

Vos paramètres de cookies actuels empêchent l'affichage de contenu émanant de Youtube. Cliquez sur “Accepter et afficher le contenu” pour afficher ce contenu et accepter la politique d'utilisation des cookies de Youtube. Consultez la Politique de confidentialité de Youtube pour plus d'informations. Vous pouvez retirer votre consentement à tout moment dans vos paramètres des cookies.

Accepter et afficher le contenu

 Il était une fois l'Homme, I - La Préhistoire.
Albert Barillé, Télévision de Radio-Canada, 1978.

Il faut pratiquer l’art avec le sérieux d’un enfant qui joue.
Robert Louis Stevenson


Mon amour pour Bach remonte donc à l’un de mes plus lointains souvenirs. Présent tout au long de ma vie et prenant toujours plus d’importance, Bach fût mon modèle en tout ; c’est lui qui m’a appris à danser, à aimer, à caresser une femme et à donner une forme à ma vie. Il m’a appris la fugue, le swing, la liberté dans la contrainte et la poésie des mathématiques. Il m’a montré le rotor de la pulsation perpétuelle, la belle joie, qui peut se retourner en son contraire : la tristesse de ce qui est trop beau. Il m’a enseigné quand et de quelle manière me répéter, à savoir où m’arrêter (bon, je n’ai pas dit que j’avais bien appris toutes mes leçons. Loin de là). Il m’a instruit sur la nécessité de rendre grâce, de la possibilité d’une perfection en ce monde et de la transposition de la fugue dans la vie elle-même. Car « nous sommes des notes vivantes accordées dans ton concert, Ô nature ! » (Hölderlin).



Une œuvre grande justifie seule la conscience. Qu’est-ce que la vie sans grandeur ? Le plus vile esclavage dans les chaînes souillées de l’instinct et de l’habitude.
André Suarès

André Suarès, qui projetait d’écrire un livre sur Bach — livre qui me hante et fait un grand trou dans ma bibliothèque —, a écrit exactement ce que je pense en quelques formules définitives : « Mais Bach me donne l’idée qu’il est plus grand, plus beau, plus puissant, plus étendu en musique, plus musical enfin qu’aucun artiste souverain dans son art propre. Et même la vertu de Bach est telle qu’il domine sur tous les artistes, en quelque art que ce soit, et non pas seulement dans le sien. Ni en poésie, ni en peinture, ni dans la statuaire, aucun homme n’égale Bach par la puissance et la beauté, la grâce de l’âme et la profondeur de l’esprit. L’équilibre de l’œuvre et du sentiment est sans exemple, Bach révèle l’intelligence au cœur et pénètre d’amour toute l’intelligence. Il est plus parfait dans son propos que tous les autres artistes dans le leur. Bach est la vie rachetée du néant par l’harmonie et la sérénité pensante. »


Je ne connais pas d’autre manière d’être occupé à une grande tâche que le jeu : comme signe de grandeur c’est une condition fondamentale. La moindre contrainte, une mine renfrognée, un accent rauque dans la voix, autant d’arguments qui parlent contre un homme – et, à plus forte raison, contre son œuvre !..
Nietzsche

Dans le Quoniam tu solus de la Messe en si mineur, BWV 232, morceau de bravoure qui a une construction tout à fait étrange, on sent que Bach a atteint une telle maîtrise qu’il peut se permettre de faire absolument n’importe quoi avec sa musique : des faux départs, des phrases écourtées, d’autres qui commencent en plein milieu ou qui sont raboutées aux autres, lesquelles, entre-temps, ont changé de tonalité, des superpositions incongrues, etc. Comme un enfant qui joue avec des cubes en bois, Bach s’amuse à combiner et recombiner cette tectonique des plaques musicales ahurissante, mais d’une bouleversante beauté. Il y a une telle liberté dans cet exercice. C’est le stade ultime : le libre jeu auquel conduit la véritable maîtrise, qu’il est le seul à avoir conquis. Il fait le même genre de petites feintes et de combinaisons inusitées dans le Prélude pour choral d’orgue no 1, BWV 645, où là, tel que je l’entends, on est carrément dans l’humour. Il se fout de notre gueule, il s’amuse. Mais j’adore cette pièce, avec le petit air planant à l’alto qui surgit de nulle part et semble venir jouer une toute autre musique par-dessus. Il est impossible de passer une mauvaise journée après avoir écouté cette pièce en se levant le matin. En tout cas pas interprétée par la formation jazz Swingle Singers — beaucoup plus puissant que la kétamine ou le Prozac comme antidépresseur...


 
L’idéal serait de pouvoir se répéter comme… Bach !
Cioran

Se répéter comme Bach, c’est-à-dire pratiquement jamais. Si on écoute Glenn Gould, par exemple, qui traverse les œuvres tête baissée dans l’extase, on n’entendra que très rarement une répétition, puisqu’il ne respecte presque jamais la convention des reprises qui existait dans nombre des formes qu’empruntait la musique baroque. Il le justifie en rappelant qu’à l’époque, les reprises étaient suggérées, mais souvent laissées à la discrétion de l’interprète. Elles n’étaient pas coulées dans le béton, comme on a tendance à les considérer aujourd’hui. Quant aux sujets qu'on trouve dans les nombreuses fugues de Bach, ils se répètent, mais en changeant de tonalité et par dessus un matériau toujours différents, donc ne se répètent pas. Quoi qu’il en soit, il y a une répétition qui m’intéresse particulièrement : celle du Herr, unser Herrscher de la Passion selon saint Jean, BWV 245 — un bloc de presque sept minutes que Bach fait rejouer une seconde fois, en entier, quasiment à l’identique. Jamais répétition ne fut plus jouissive, satisfaisante et joyeusement accueillie. Particulièrement lors de la première écoute, alors qu’on croit que le morceau vient de se terminer. C’est comme un printemps dans un printemps, une bonne nouvelle, un soulagement, une guérison. Le corps se tortille dans une joie physique irrépressible, l’être tout entier est comme emporté dans un élan de gratitude inouï. Mais rapidement, l’âme se déchire dans l'insatisfaction de n’être pas assez grande pour cette musique, de ne pas pouvoir l’accueillir comme elle le mériterait...

Vos paramètres de cookies actuels empêchent l'affichage de contenu émanant de Youtube. Cliquez sur “Accepter et afficher le contenu” pour afficher ce contenu et accepter la politique d'utilisation des cookies de Youtube. Consultez la Politique de confidentialité de Youtube pour plus d'informations. Vous pouvez retirer votre consentement à tout moment dans vos paramètres des cookies.

Accepter et afficher le contenu

Si ça, ce n’est pas plus pulsatile que la plus grasse psytrance crachée par des murs d’enceintes ; si la contrebasse n’est pas un rotor apoplectique du tonnerre de Dieu ; s’il n’y a pas plus de violence dans ce morceau que dans n’importe quel death metal à la mords-moi-le-nœud, alors vous serez remboursé. Si ça, ce n’est pas la meilleure musique que vous ayez jamais entendue ; si vous n’êtes pas en train de pleurer, et que les poils ne vous dressent pas sur les bras comme des milliers de phallus de Zeus en érection... mais… vous êtes des créatures dépourvues de toute sensibilité aux sons organisés ma parole ! Si vous n’avez pas envie de vous suicider ou de quitter votre travail pour enfin vivre la vie que vous vouliez vivre ; si, à la fin, vous ne vous sentez pas indigne de réécouter ce morceau… De un : arrêtez d’écouter de la musique sur votre foutu téléphone. De deux : je ne veux plus jamais rien avoir à faire avec vous, de près ou de loin. De trois : à votre place, j’irais me faire vérifier les écoutilles par le médecin de famille, ou le système électrique par le neurologue…
ÇA, c’est un chef-d’œuvre !

L'art, et la musique en particulier, appartient à un ordre ; le traitement de la sonorité par les néo-folklores industriels appartient à un autre ordre ; et ces deux ordres sont séparés par une distance infinie…
Maxence Caron


J’ai un ami qui me dit toujours que telle ou telle tounne de rock est un « chef-d'œuvre », et que les Beatles sont « des génies ». 
Ahhh, ta yeule ! Herr, unser Herrscher c’est un chef-d’œuvre. 
Jean-Sébastien Bach c'est un génie. 

J'irais même plus loin : si les Beatles, le rap, la pop et la K-pop c'est de la musique, on ne peut pas continuer à dire que Bach c'est de la musique. Le vocabulaire n'est pas adéquat. Il y a une distinction à faire. Un vocable nouveau est à trouver. 

13-Sortie de route

Métanoïa-existentielle

Pour les convertis du bocal


Si vous voulez être vous-même, changez !
Heinnz von Foerster


À venir..