Le moi est une synthèse de nos échecs ; mais c'est une synthèse partielle.
Michel Houellebecq

 EN VIE

1-Le tour du bocal

 Biographie TDAH/GenZ

Pour ceux qui ont un déficit d'attention



...lui c'était en sibyllin, flou, allégorique, moi là tu vas voir, c'est net, honnête et sans charades...
Céline

Post-homo sapiens au microbiote mutant, mi-reptile/mi-dilau, arpenteur de K-hole initié à la Datura, « agité du bocal » et « prince des Gales », Mathieu Rioux est « l’auditeur bien tempéré » prophétisé par Glenn Gould. Fanatique de Jean-Sébastien Bach, il est également l’authentique inventeur des raves baroques pour la danse et de l'intrapoint en musique. Autodidacte polymorphe, peintre du dimanche perdu dans la semaine des quatre jeudis, encyclopédiste autoproclamé, il sévit aussi en tant que pigiste versatile et déclamateur amateur.

Heideggerien parcimonieux, littéralement amoureux de la littérature jusqu'à la kleptomanie, lecteur enthousiaste de Céline et de Proust, il goûte autant la jubilation réactionnaire virtuose d'un Philippe Muray, que le méta-progressisme fignolé d'une Beatriz Preciado. Anarchiste depuis toujours, sans le savoir pendant longtemps, féministe avant même d'apprendre qu'une telle chose existait, passionné de philosophie de la conscience, de phénoménologie et de physique quantique — sans y comprendre grand-chose —, propagateur de morphologies magiques et pourfendeur du kétaine, il fut un temps pair-nuisant, puis, exterminateur de nuisibles, tout en étant amateur de nématodes, de cordyceps et de tardigrades. 

2-Mi

Microbiographie reptilo-morphinomaniaque

Pour ceux qui s'en foutent ou me connaissent déjà


Mi 2
Lou

3-Premier bilan

Autobiographie kyrielle encomiastique

Pour ceux qui se la pètent


N’apprends qu’avec réserve. Toute une vie ne suffit pas pour désapprendre ce que, naïf, soumis, tu t’es laissé mettre dans la tête – innocent ! – sans songer aux conséquences.
Henri Michaux


Né biologiquement en l’an de disgrâce 1975, quelque part dans un pays qui n’en est pas un. Constitution à première vue normale. Enfance banale. Adolescence... adolescente. Né à moi-même lorsque je me suis arrêté pour me demander : quel sens donner à tout cela ? Qu'est-ce qui vaut la peine ? Qu'est-ce que ce monde tel qu'il est devenu ? Ai-je une place dans ce foutoir ? Et en quoi toutes ces choses qu'on essaye de m'inculquer sont-elles fondées ? Je n'avais aucune idée de qui était René Descartes à l'époque, mais du haut de mes quinze ans et de mon arrogance, j'ai appliqué le doute hyperbolique à tout ce qui se présentait à moi. La tabula rasa, mais sans la méthode... Il fallait tout remettre en question : les parents, l'éducation, les mœurs, la religion, la morale, les conventions… Très tôt, j'ai pris quelques décisions irrévocables : ne pas avoir d'enfants, ne jamais travailler, ne rien prendre au sérieux, toujours « travailler », composer une œuvre si possible... L’essentiel de mon existence fut dès lors consacré aux deux activités importantes dans ma vie : la musique, la peinture. Et plus tard, à mes principaux vices : la littérature et la philosophie.



Comme tout ce qui compte dans la vie, un beau voyage est une œuvre d'art : une création. De la plus humble à la plus haute, la création porte témoignage d'un créateur. Les pays ne sont que ce qu’il est. Ils varient avec ceux qui les parcourent.
André Suarès


Après avoir bourlingué quelques années en Colombie-Britannique, fondé deux groupes de musique, acheté un violoncelle, un saxophone et un huit pistes, enregistré sept albums solo et demi, constaté que la Datura m'avait transformée, être devenu héroïnomane et m'être fait poignarder, je fis une escale au Mexique avant de revenir au bercail. J'avais pris énormément de retard, mais à partir de cette époque, j'ai pu dire, comme Jules Renard, que « j’ai été élevé par une bibliothèque », sans guide ni repères, dans une solitude cosmique. À vingt-cinq ans, je quittais le Québec pour l'Europe avec une copine et vingt piasses en poche. Commença alors une belle phase de ma vie, où j'apprenais à lire, à aimer, à me débrouiller, à m'endurcir, à me détacher. Jusqu'à vivre, d'une certaine manière, en dehors du monde, à la marge, sur le bord, juste avant de tomber définitivement. Le monde extérieur, l'actualité, la politique, les guerres, l'économie, les compétitions sportives, la famille, n'existaient pour ainsi dire plus pour nous. L'arrivée d'Internet, par exemple, qui bouleversa tout sur son passage, nous passa six pieds par-dessus la tête.

Je ne trouve pas les cartiers de dope par leur aspect, mais par instinct. Je marche, et tout d'un coup la dope se met à danser dans mes cellules.
William Burroughs

Au quotidien, la vie était rude, miséreuse : la rue, la saleté, la faim, la violence, les déplacements incessants, les nuits courtes, la police au réveil, l'épuisement, l’impossibilité d’échapper aux regards… L’un jouait de l’accordéon dans la rue, pendant que l’autre faisait la statue sur la Rambla. Ensuite, on échangeait – optimisation de la récolte de fifrelins. Toujours avec ce compte à rebours en arrière-fond, le tic-tac du manque d'héroïne qui rythmait nos métabolismes et nos jours. Trouver des individus qui peuvent vous dénicher cette substance illicite sur un autre continent, dans une ville où on n’a jamais foutu les pieds n'est pas chose facile. Mais j'avais développé des sortes d'antennes. Je les repérais, à l'instinct, à la vibration, à la baguette. La nuit nous dormions à la belle étoile, sur le parvis d'une cathédrale à Milan, sur les plages en Espagne, chez des amis à Paris. À la fois totalement libres et irrémédiablement esclaves. Finalement, j'ai épuisé la copine presque aussi vite que les ressources pécuniaires. Elle repartit pour Québec, et je restai planté là comme un con, avec un gros accordéon et un énorme sac à dos... 

 La chapelle de Santa Àgata, à Barcelone. Ce magnifique édifice gothique, dont la construction débuta en 1302, est encastré dans des fortifications romaines. J'ai eu le privilège d'y vivre en quasi-autarcie avec mon amie Geneviève durant des mois. Peu importe où nos pérégrinations nous menaient, toujours nous revenions en ce lieu, devenu village, logis et atelier. 

 Là-bas, vous êtes dans une rue en train de jouer de l'accordéon pour les passants, mais en réalité vous êtes toujours dans la chapelle. Il y a des canards qui passent tranquillement. C'est là que je m'installais tous les jours pour peindre, là que Geneviève faisait la statue, là que nous dormions et mangions et buvions de l'eau de la grande fontaine. 

Le problème de la civilisation a rarement été correctement compris. Sa fin n'est ni le plus grand bonheur possible d'un peuple ni le libre développement de tous ses dons : mais elle se montre dans la juste mesure de ses développements. Sa fin tend à dépasser le bonheur terrestre : la production de grandes œuvres est son but.
Nietzsche

Ces années de « formation » en Europe se vécurent dans l'ombre de Nietzsche, lu et relu pendant une bonne décennie – les questions étaient sensiblement les mêmes : où sont logées la beauté, la grâce, la grandeur ? Où est-ce que la vitalité est la plus abondante ? Il m’apparut avec encore plus d'acuité que l’art était la demeure propre de l’homme, la pensée sa dignité. Après avoir peint dans les parcs, les parkings souterrains, à la plage ou, de nuit, sous les lampadaires, avoir dormi à la belle étoile sur les parvis des plus belles cathédrales, découvert le Louvre et le Prado ; après avoir visité le Vatican et le cap d'Agde avec mon épouse, le Palais idéal du facteur Cheval et les constructions dégoulinantes de Gaudí ; après avoir assidûment fréquenté le Centre international de recherches sur l'anarchisme de Lausanne, hanté durant des mois la chapelle de Santa Àgata et habité dans un squat avec des terroristes anarchistes romains ; après avoir exposé dans un musée, vu ma fresque censurée pour pornographie et signé un contrat avec une agente juste avant d'apprendre que j'allais être expulsé de Suisse et interdit de territoire dans toute l'Europe, je revins une fois de plus au bercail.

 « Après avoir peint dans les parcs, »

« les parkings souterrains, »

« à la plage ou, de nuit, 
sous les lampadaires... »

 Sans Bach, la théologie serait dépourvue d’objet, la création fictive, le néant péremptoire. Si il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu. 
Cioran 


Trouver des manières d’exprimer une sorte de gratitude cosmique aura été la grande affaire de ma vie. « L’essence de toute beauté dans l’art, de tout grand art, c’est la gratitude. » Cet aphorisme de Nietzsche dit parfaitement qu'au delà de la conception doloriste de l'art, qui certes peut exister, il y a un art qui procède de l’enthousiasme, de la bénédiction, du dithyrambique : un art qui célèbre la simple volupté d’exister, l’amour de l’altérité, la joie de l’homme qui se sent « comme la justification que la nature se donne d’elle-même ».  Un art qui invite les muscles à la danse, exalte la beauté du monde ou en médite les mystères. « Penser, c’est remercier », disait encore une devise piétiste reprise par Heidegger. Mais chanter, danser, peindre, écrire sont aussi des manières de remerciement. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter les louanges chantées par un poète tel que Bach. Chaque thème était pour lui une offrande, une glorification de ce qui nous dépasse, un concentré de gratitude destiné au récepteur le plus autorisé : Dieu le père. Il faut dire que Bach fut « l’un des derniers musiciens chrétiens de l’Occident, le dernier en tout cas dont le christianisme mérite d’être pris au sérieux » (Lucien Rebatet). Tandis que nous, que les dieux laissent crever la gueule ouverte — ce que nous leur rendons bien —, nous ne savons pas toujours clairement vers qui ou quoi diriger nos louanges. Alors que le besoin de rendre grâce, lui, reste intact...



La drogue, bien souvent, est une ascèse, une hygiène morale, une discipline pour resserrer sa concentration, pour évacuer toutes les tentations de la société moderne, pour ignorer jusqu'au sens du mot compromis.
Marc-Édouard Nabe


Sur un fond pessimiste, j’ai cherché en ce monde fatigué les occasions de joie, d’extase, de jeu, les exceptions, les femmes qui savent rire et les dieux qui dansent. Il me fallait tout expérimenter : les voyages, les savoirs, les sexes, les drogues… Mon désir était insatiable, ma curiosité sans bornes. J’ai voulu être libre et refuser tout compromis. Cette intransigeance m’a mené loin. Trop loin… Les « paradis artificiels », j’en fus un arpenteur scrupuleux. J’en ai une expérience de terrain, si je puis dire. J’ai connu la « grande époque » du PCP à Québec, les psychédéliques dans les premières raves. J’ai pratiqué la « chasse aux dragons » dans mon premier appartement, la China White à Vancouver, l'herbe du diable à Victoria. J’ai profité des premiers protocoles de méthadone à Québec et de l’apparition du Subutex à Paris. J’ai expérimenté l'amour en même temps que la salvia, l’héro brune à deux dollars sur le dark web, la mauvaise héro, la fausse héro, et le pu d’héro du tout à l’époque de la COVID. J'ai subi la pénurie de morphine suite aux fraudes massives de la PCU et bénéficié du safe supply de Dilaudid, dont je fus le « cobaye zéro » à Québec. J'ai découvert le GHB, la 2C-B, kétamine, et encore tant d’autres « joyeusetés ». Mais la dope n’a jamais été une fin en soi. Plutôt un outil de création, d’exploration des états de conscience et des distorsions cénesthésiques. Non pas tant une quête de sensations, qu'une automédication, une technologie de régulation de mes dispositions affectives, un antidouleur métaphysique. Cela aussi m’a mené loin. Au seuil de la mort pour ainsi dire. Mais, contrairement aux apparences, j’ai toujours « pratiqué l’excès avec modération » (Oscar Wilde) : « un peu trop, c’est juste assez pour moi » (Jean Rouré).

«  ... la "chasse aux dragons"... »

Pour une liste exhaustive 

des substances :

Le risque est un besoin essentiel de l'âme. L'absence de risque suscite une espèce d'ennui qui paralyse autrement que la peur, mais presque autant. […] L'absence de risque affaiblit le courage au point de laisser l'âme, le cas échéant, sans la moindre protection contre la peur.
Simone Weil


En cette époque de surabondance, où tout est facilement accessible, disponible partout, tout le temps, j’aime à penser qu’adopter le mode de vie clandestin, hors-la-loi, compliqué et dangereux du junkie fut, paradoxalement, pour moi, une manière de restituer sa place au désir, de donner une dimension aventureuse, « chevaleresque » et « romantique » à mon existence. En psychanalyse on parle du philobate, pour désigner celui qui recherche la tension et la lutte contre le danger, qui est à l’aise dans l’aventure, le mouvement et l'exploration du monde. Comme l’enfant qui revient dans un lieu de sécurité, après avoir connu « les délices du frisson, en parcourant les espaces intermédiaires » (Michael Balint). Dans cette vie moderne douillette et prévisible, j'avais soif de risques, d'obstacles, d'adversité, d'intensité et de « poésie »...  Mais on n’est jamais aussi bien asservi que par soi-même. Le pharmakon qui devait me libérer a fini par m'assujettir – parcours classique du drogué.  La came isole de force.


Suivre les chemins non frayés ne peut s'apprendre seul. La solitude, comme l'innocence ou le naturel, est une longue conquête, qui ne saurait s'entreprendre en solitaire. Il faut des maîtres de liberté, magistraux et distants. 
Renaud Camus 


Inachevé...

L'humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l'homme sur ce qui lui arrive.
Romain Gary

Jetant un regard rétrospectif sur cet itinéraire hasardeux qui m'a mené à ce point dans l'espace et le temps, je dois bien admettre qu'il m'arrive de goûter une certaine déception, et quelques regrets — ceux qui prétendent n'en avoir aucun sont gens douteux. Mais je tire une certaine fierté, d'avoir su rester, sur quelques points essentiels du moins, fondamentalement le même depuis l'adolescence. Voire même depuis l'enfance. D'avoir aussi, toujours su rire — même au temps des pires épreuves, au creux du désespoir le plus profond, une part de moi ne prenait rien de tout cela au sérieux. J'ai toujours eu un fort sentiment de l'indécence qu'il y aurait eu à se plaindre de là où nous étions… Me revenait toujours en tête cet aphorisme de Cioran : « Nous sommes tous des farceurs, nous survivons à nos problèmes ». 

Ben voilà ! Nous avons survécu...

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Louis C.K., White People Problems.
Just for laughs, Comedy All-Stars, Vol. 4,  2009.
℗ 2017 Just For Laughs

4-Inventaire affectif 

Chrémographie d'une existence

Pour ceux qui sont nostalgiques


Grâce à vous, une robe a passée dans ma vie.
Edmond Rostand

 Des « robes de musique », comme disait une amie poète (Myriam Fontaine). Aucun objet dans ma cave n'a suscité autant de commentaires que ces inoffensives robes flottantes. Commentaires de visiteurs choqués, moqueurs, inquiets, suspicieux, méprisants. J'ai même cru déceler une pointe de déception chez certains. Je n'ai jamais compris pourquoi.
 Ces robes ne sont où elles sont que pour leur beauté colorées, leur charge poétique, et pour être offerte à celles, ou ceux, qui en veulent.

 Je peine à croire que trente ans plus tard je porte encore autour du cou cette petite clef offerte par mon premier amour... 

  Outil de travail pour « Mémoire vive », une ribambelle de citations que je m'applique à apprendre par cœur.

Casque pingouin pour rave baroque.

J'étais toujours un peu jaloux quand je lisais que William Burroughs avait travaillé comme détective privé, mais surtout, comme exterminateur. Je suis donc très fier de pouvoir dire désormais que j'ai moi-même exercé cette noble profession. 

En savoir plus : L'extermination a bien meilleur goût

 « Quelle saveur ? » 

La philosophie des lumières : pour faire un choix éclairé. 

 Quand j'ai surpris Estelle en train de nettoyer ce machin, dont je ne connaissais nullement l'existence, j'ai été étrangement ému par ce petit objet ergonomique qui recueille délicatement le sang plutôt qu'il ne l'éponge grossièrement comme le ferait un tampon. L'une est eucharistique et impériale, l'autre est paresseuse et plébéienne. J'étais en admiration, fasciné par ce petit calice de la liturgie mensuelle féminine. Joyeusement enthousiaste face à ce petit instrument qui semblait sorti de l'atelier d'un alchimiste, mais ahuri de le constater si peu connu, même parmi les femmes, j'entrepris de faire campagne en sa faveur. 

Pour lire un interview d'Estelle Lajoie sur le sujet :
 
Le graal de la choune.

L'objet manufacturé le plus étrange que je n'ai jamais vu. C'était tout simplement de l'eau avec une saveur à peine perceptible de pêche, un soupçon, une « pincée » comme ils disent. Et tout ce qui est écrit sur l'emballage ironise sur cet état de fait. Avec des inscriptions telles que : « contains no juice », ou encore : « seriously — no need to shake this — it's just water ! »
Est-ce un objet d'art contemporain ? Le fils d'un grand patron qui a détourné l'usine de papa pour faire une blague ? Des hackers ? L'adresse www.drinkwonderwell.com inscrite sur l’emballage ne mène nulle part.  

Je suis très attaché à cet exemplaire unique du Mondes animaux et monde humain, de Jacob Von Uexküll. D'abord, parce qu'il s'agît d'une petite édition personnelle qu'Estelle m'a confectionnée — elle avait l'art de m'offrir au bon moment ce genre de « cadeau en nouilles », comme nous les appelions —, ensuite, pour son contenu, son enchanteresse conception contrapuntique de la nature et son ambiance magique. Sans doute le plus beau livre de science que j'ai lu.  

 ♫ ♪  Une petite injection létale, matinale

Une petite injection létale, dans la gale
Une petite injection létale, matinale
Une petite injection létale, ça fait mal ♪ ♫

Pantalon de peintre portés depuis 1995.

Pyjama papillon.

Colloque Heidegger à l'Université Laval, 2017. Ereignis dans mon existence, commencement d'une époque.

Dessin de Melody, la skateuse géante et silencieuse avec qui j'ai partagé quelques jours étranges à Kelowna.

Archive.

Il est captivé par ce qui est petit, rêvant de découvrir l'absolu dans l'infiniment petit et d'exprimer, en miniature, la perfection.

Gershom Scholem

... se tourner vers ce qui a été délaissé, négligé, exclu ; investir contre la domination du monumental, le petit [...] ce choix désignerait l’exigence de dégager un nouveau lieu de la pensée à l'écart de la tradition philosophique dominante qui apparaîtrait soudain comme coupable de s'être édifiée sur un mépris, voire sur un oubli du petit.  

Miguel Abensour

 Les globes terrestres de mon enfance ; petites boules tournantes emmitouflées dans des cartes géographiques...

5-Plein la vue

Photobiographie Instatok

Pour ceux qui sont curieux ou addicts aux réseaux 


Le moi est haïssable, mais il s'agît de celui des autres.
Paul Valéry

1977-Ma phase « virile » de fascination pour la mécanique, les grues et les camions eut lieu entre deux et sept ans. Lorsque Gilles Villeneuve a eu son accident, j’ai essayé de l’imiter et me suis gravement fracassé le crâne sur le plancher de béton. Depuis, je ne comprends pas qu’on puisse trouver un intérêt autre que locomotif à ces  gréments bruyants, toujours dans le chemin des piétons. Ou qu’on s’extasie devant leur soi-disant beauté. Les gens semblent avoir complètement oublié qu’on se propulse chaque jour à 120 km/h dans des carrés de tôle sur roulettes. Et après, on ose me dire que se droguer c’est dangereux… 















Pour voir  
la suite de la photobiographie :

1985-Ma phase informatique, je l'ai vécu vers dix ans. Quand internet a débarqué dans le monde, j'étais dans ma phase de vagabond en Europe. Je suis donc passé complètement à côté. Je crois que j'étais plus à l'aise devant un écran à dix ans que je le suis aujourd'hui... Ici aussi, les gens qui s'émerveillent devant l'esthétique si raffinée de la forme d'un Mac constituent une énigme pour moi. C'est juste un rectangle gris ciboire !
Steeve Jobs un génie !? Un génie du mal ouais : il a fait déferler une drogue neurologique ultra-dure sur la planète entière, qui nous a fait régresser à la communication télégraphique et à l'écriture hiéroglyphique ! Mais les coins de ses téléphones sont arrondis et présentées dans des belles boîtes blanches ! C'est vrai que ça mérite une place aux côtés de Bach, de Vinci et Einstein...



1982-« Mon équipe est plus meilleure que la tienne. » Avec les patins de Maurice Richard avant qu'il ne joue pour les Canadiens et une palette tellement usée qu'elle semble moins haute que la rondelle! Aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd'hui, j'ai eu une grande phase sportive. Pendant toute mon enfance. Mais j'étais ingérable : durant le match, j'étais incapable de respecter les règles, et passait la moitié du temps sur le banc de pénalité. Dans les vestiaires, je perturbais le groupe en faisant constamment des simagrées pour faire rire. Mon propre coach m'avait rétrogradé dans une ligue inférieure parce qu'il était excédé par mon comportement. Un vrai p'tit con. 







1983-« Mon Dieu est plus vrai que le tiens ». Je pense que j'avais déjà perdu la foi à l'époque de cette première communion. Dès que j'ai entendu que les Africains et les Asiatiques n'avaient pas le même dieu que moi, j'ai décroché. Il n'aurait pas pu venir une seule fois, pour tous en même temps ? Il se serait donc amusé à venir sous des formes différentes, à des époques différemtes ? Et si j'étais né ailleurs, je me conformerais au Dieu local ?! 
Ça me semblait très louche cette affaire. Comme au hockey, on vénère l'équipe de là ou l'on est né... Trop contingent. Du reste, l'athéisme était déjà institué. Comme la plupart des jeunes de ma génération, j'ai reçu une éducation religieuse très mole. Si nos parents croyaient, ils ne savaient même plus vraiment pourquoi. Il fallait croire et c'était tout. 






6-Cracher le morceau

Biographie qu'est-ce que ça mange en hiver ?

Pour ceux qui se demandent

Moins on se connaît, mieux on se porte.
Clément Rosset

 1-Votre mot préféré ? Je n’ai pas un mot préféré spécifique. C'est très fluctuant. Disons : varnousser, amoureuse, ontologie, intempestif... J'aime bien les mots qui sonnent comme la chose qu'ils décrivent, comme « tarabiscoté » ou « excruciante » (Céline se plaignait déjà de sa disparition des dictionnaires. Pourtant, rares sont les mots dont le son et le sens s'accordent aussi bien : une douleur excruciante ! Ça fait déjà un peu mal, non...


2-Le mot que vous détestez ? Aucun. Il ne me viendrait pas à l’idée de détester un mot. « Sympathique » peut-être.  Ah ! « contenu ». Comme dans : « je fais du contenu sur internet ». Ou bien « LOL ».  Ah ! Les « émo p'tites connes », voilà ce que je déteste... 

3-Votre drogue favorite ? Oh ! Ça dépend. Pour faire quoi ? Si c’est pour composer de la musique, le LSD ; pour danser, la MDMA ; pour écrire, le crack ;  pour peindre, le cannabis ; pour baiser, le GHB ; pour entendre les plantes parler et voir l’esprit des arbres, la datura ; pour pseudo-mourir, la DMT ; pour une intensité cénesthésique maximale, la kétamine ; comme « fond diffus » du quotidien, l’héroïne ou la morphine.

4-Le son, le bruit que vous aimez ? Un filet d’eau qui coule dans un bain ou un lavabo. Si on tend l’oreille, on peut y entendre des rythmes extraordinairement complexes : de la techno aquatique… Mon intérêt pour ce son s'est décuplé il y a quelques jours lorsque j'ai appris que les gouttelettes d'eau et le robinet forment un système sensible aux conditions initiales (effet papillon). Elles ont donc un comportement chaotique qui suit des lois déterministes, mais il est si irrégulier qu'on le prend pour un phénomène aléatoire.

5-Le son, le bruit que vous détestez ? La Symphonie no. V  de Beethoven en sonnerie de portable. Les japements des petits caniches teigneux.

6-Homme ou femme pour illustrer un nouveau billet de banque ? Au Canada : Marshall McLuhan ou Pierre Falardeau ; aux États-Unis : Martin Shkreli – pour ne pas oublier jusqu'où certains sont prêt à aller. Ou bien, Pannonica de Koenigswarter, pour se souvenir qu'on peut aussi avoir une attitude inverse ; en Suisse : Grisélidis Réal ; en France : Charles Péguy ou Serge Gainsbourg ; en Grèce : Diogène « le chien » (pour son père banquier qui fabriquait de la fausse monnaie) ; en Allemagne et en Angleterre : Karl Marx. Aux states aussi Karl Marx. Ou plutôt Engels, pour qu'ils le dépensent des années durant sans savoir qui il est...

7-Le métier que vous n’auriez pas aimé faire ? À peu près tous.

8-La plante, l’arbre ou l’animal dans lequel vous aimeriez être réincarné ? Aucun. Imaginez concrètement ce que serait une vie d’arbre ! De pissenlit ! De coquerelle, de poisson, etc. Mais pour jouer le jeu, disons la plante Desmodium gyrans. Parce que « la plante seul approche de la sagesse », comme disait Cioran. Et le Desmodium est connu pour être « la plante qui danse ». De fait, il a la particularité de réagir à la musique en swinguant légèrement d'la feuille.  

9-Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous, après votre mort, l’entendre vous dire ? « T’inquiète pas, ça ne sera pas éternel. En revanche, viens voir le nouvel ensemble de Mandelbrot que j’ai dessiné. » 

1-Qui aimeriez-vous tuer ? Personne pour le moment.

2-Un plaisir coupable ? Britney Spears. Ce n’est même pas coupable en fait : j’assume apprécier I'm a slave 4 U, Piece of me., ou Boys. Et j'ai un faible pour sa petite ballade Everytime, dont j'ai appris il y a quelques jours qu'elle en a écrite les paroles et composée entièrement la musique.

 3-Une citation ? Celle de Romain Gary que je viens juste de découvrir : « L'humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l'homme sur ce qui lui arrive. »

                                                                                             
4-Un livre qui a été déterminant dans votre vie ? La Philosophie dans le boudoir de Sade, Par-delà bien et mal de Nietzsche, Essais de Philippe Muray, Essais et conférences de Heidegger...

5-Des écrivains que vous pensiez ne pas aimer avant de les lire ? Proust et Marx.

6-Des humoristes que vous appréciez ? Dieudonné, Louis C.K., 

7-Des architectes ? Gaudí, Lluís Domènech i Montaner, Hundertwasser, le facteur Cheval, les Nabatéens, certains bâtiments de Renzo Piano et les termites...

8-Des films ? Naked Lunch, Le Rire, L’Ennui, In girum imus nocte et consumimur igni, Marquis, Salo, Le nom de la rose, Cross road, Django unchained...

 

9-Un fantasme ? Faire une rave baroque avec deux cents danseurs dans une cathédrale pendant une interprétation de la Passion selon Saint-Jean de Bach.


10-Une honte ? Je n’ose même pas l’écrire…

11-Un fait cocasse ? Quand j'étais incarcéré au Centre d’accueil de Lévis, il arrivait que les éducateurs nous embarrent dans nos chambres le temps d'une réunion ou autre. La fois dont je parle, c'était la réunion annuel avec tous les intervenants, les patrons et les actionnaires. Moi il me prend soudain une envie pressante. Je cogne à la porte. J'attend... Je recommence plusieurs fois, mais n'obtiens aucune réponse. Je décide alors, sans penser à mal, de déféquer par la fenêtre du haut de mon troisième étage. Mais je n'avais pas pris en compte que la salle ou se déroulait la réunion était munie d'une immense fenêtre donnant sur la cours arrière. Tous les convives ont donc vu le fruit de mes entrailles fendre l'air pour aller s'éffoirer sur le sol.
 
Convoqué quelques jours plus tard, mes parents n'en revenait pas. Je ne minimiserai pas, pour ma part, la jubilation que j'ai pu ressentir à voir les circonvolutions prisent par les intervenants qui eurent la lourde tâche d'annoncer l’événement à mes géniteurs. « En vingt-cinq ans de travail dans le domaine, je n'ai jamais vu ça... » Tout le monde était mal-à-l'aise face au grand tabou scatologique. Des heures de plaisir... 


12-Un détail qui vous énerve profondément ? Les portes qui s’ouvrent toutes seules sur les camionnettes récentes — je ne suis pas un ectoplasme, je suis encore capable d’ouvrir une porte ciboire ; les objets qui semblent ne pas avoir été testés par les concepteurs avant d’être commercialisés ; que le son soit plus fort pendant les publicités que pendant le programme que l’on écoute.


13-La dernière fois que vous avez dansé ? Hier soir, sur les Suites pour violoncelle.

14-De quoi êtes-vous le plus fier ? Ma capacité à rire de tout, ma constance, certaines de mes compositions musicales, mon encyclopédie.

 
15-Si vous aviez la possibilité de reprendre votre vie depuis le début, que changeriez-vous ? Tout. Je ne suis pas un Übermensch


Pour des questionnaires supplémentaires : 

Temple Expiatori de la Sagrada Família, Barcelone — Antoni Gaudí.

Palau de la Música Catalana, Barcelone — Lluís Domènech i Montaner. 

Hundertwasserhaus, Vienne — Friedensreich Hundertwasser.

Pétra, Jordanie — architecture nabatéenne. 

Tijibaou Cultural Center, Nouméa, Nouvelle-Calédonie — Renzo Piano.

Palai idéal, Hauterives, France — Facteur Cheval.

— termites boussoles.

Termitière cathédrale, Queensland, Australie —  Macrotermes.

7-Vies parallèles 

Autobiographie du lecteur

Pour ceux qui ne se satisfont pas d'une seule vie



La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature ; cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d’innombrables clichés qui restent inutiles parce que l’intelligence ne les a pas « développés » […] Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, en  autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition.
Marcel Proust

1979
R. et J. Selke, Les routes et les autoroutes
Ma phase viril — quand je m'intéressais aux chars, aux gros camions et aux machines.

1997
William Burroughs, Le festin nu
Lu une première fois en anglais, et en sevrage, à Kelowna. La fois où je n'ai pas dormi durant 31 jours... Avec ma libido qui resurgissait, les scènes de sexe homosexuelle, et même avec des monstres, étaient si puissantes, que j'ai dû aller me branler dans les toilettes de la soup kitchen...

1999
Salvador Dali, 50 secrets magiques
Un véritable traité de magie, que tout peintre devrait avoir lu. Je crois que j'apprécie d'avantage l'écrivain Dali que le peintre. Il se montre d'une totale liberté, sans tabou, d'une curiosité prodigieuse et d'une honnêteté touchante. Sa culture est immense, sa folie exaltante, son idiosyncrasie admirable. Il a l'intelligence, l'humour, le raffinement, la provocation, le mépris, et bien entendu, le génie.

2000
Le marquis de Sade, La philosophie dans le boudoir
J'ai l'habitude de dire que c'est le livre qui m'a véritablement et définitivement fait entrer en littérature. J'en profite pour remercier mon frère Guillaume, qui, par une étrange intuition, c'était dit que ce livre m'intéresserait... 

2000
André Breton, L'amour fou
Je ne connais encore rien à cet âge déjà tardif. Je découvre tout en même temps : les peintres, les poètes, les dadaïstes, les surréalistes, Arthur Cravan, Alfred Jarry, la psychanalyse, les synchronicités, l'alchimie, le hasard objectif, la beauté convulsive... Les mots de Breton ont un pouvoir magique. Leur auteur semble détenir les secrets d'une vie autre. Est-ce cela la poésie ? Quelques images étranges, propices à la rêverie, en accompagne parcimonieusement le récit. Je m'étonne, non pas que le livre de Breton soit parsemé de documents photographiques, mais que si peu de livres le soient.

2000
Blaise Cendrars, Bourlinguer
Cendrars fût mon premier guide. Il connaissait tout le monde : Gourmont, Cravan, Cocteau, Chaplin, Miller, Picasso, Léger, Modigliani, Tzara, les surréalistes... Il était partout : Suisse, Chine, Brésil, Sibérie, Sénégal, Hollywood, Rotterdam, Venise, Berlin... Il faisait tout : radio, cinéma, peinture, argent... Il me donnait envie de vivre plus et mieux.  

2000
Isidore Ducasse, le comte de Lautréamont, Les chants de Maldoror Poésies  I et II
Un poète disparu dans un autre temps s'adresse à moi directement. La poésie débarque dans ma vie avec fracas et je réalise le temps perdu et le retard... « Que diable pouvait faire dans la vie l'homme qui a écrit d'aussi terribles rêves ? » se demandait Huysmans. Le mystère est entier. Breton, Soupault, Cendrars, Apollinaire, tous revendiquent l'avoir découvert. C'est spectre qui communique avec le XXe siècle.

2001
Jean Genet, Journal d'un voleur
Un voleur, homosexuel, couvert de puces et pro-nazi, pouvait relater ses crimes dans un français aussi raffiné ! C'est aussi cela la littérature ! C'est surtout cela. Les adultes de mon enfance m'ont fait perdre un temps précieux en ne me dévoilant pas ce secret capital.

2002
Friedrich Nietzsche, La naissance de la tragédie
Un des livres de Nietzsche dont je relis souvent des passages. Plus les années passent, plus j'apprécie cette oeuvre enthousiaste, fougueuse et excessive. Il m'arrive d'oublier qu'il parle de Wagner et de la tragédie antique. J'ai alors l'impression qu'il décrit ma propre expérience dans les festivals techno... 

2003
Louis-Ferdinand Céline,Voyage au bout de la nuit
Je place Céline sur le même plan que La Fontaine et Molière. Le Voyage, demeure à ce jour, le plus grand roman que j'ai lu — mis à part d'autres romans de Céline —, le plus beau, le plus drôle, le plus triste, le plus juste et le plus humain. Étrangement, j'ai essayé de le faire lire à de nombreuses personnes. Aucunne d'entres-elles n'a appréciée ! « Trop français » m'a dit l'une.  Ben, ouais, il est né en France. Tu aurais voulu qu'il soit vietnamien ? « Misogyne » m'a dit l'autre. Céline, misogyne ? C'est ce que tu retiens de lecture du Voyage. Pires, elles n'y ont captée aucun humour !?!? L'auteur le plus comique de l'histoire littéraire, et de tellement loin ! C'est resté le plus grand mystère de ma vie de lecteur. Jusqu'à ce que je le fasse écouter lu par Denis Podalydès, et que je comprenne que les gens ne le lisaient probablement pas avec le bon ton... La musique de Céline me fût naturelle, presque intime, dès la première phrase. Mais ça ne peut pas être le cas pour tous. C'est la « loi de l'effet » appliqué à la littérature : l'oeuvre, le lecteur, le contexte...

2008
Béatriz Preciado, Testo Junkie, sexe, drogue et biopolitique
Bien avant que le « wokisme » soit à la mode, Preciado était déjà en avance sur tous les wokes d'aujourd'hui... Il écrit dans cent ans. Un des rares qui travaille à nous inventer une langue, à nous, les toxicomanes, les pauvres, les marginaux, les tout croches...

2008
Philippe Muray, Essais
La même semaine, je découvre par hasard un écrivain qui ne pouvait pas être plus éloigné de Preciado. L'écrivain qui va bouleverser toutes mes certitudes et provoquer une des plus profonde remise en question de mon existence. Muray a fait la critique terminale et définitive des wokes bien avant qu'une telle chose existe. Il a inventé ce que j’appelle le « ready-made littéraire » : à la fin il n'a plus qu'a citer la presse, la mettre entres guillemets, et on pourrait presque entendre encore son commentaire, en échos. Son rire et ses guillemets nous manquent terriblement aujourd'hui.

2009
Michel Houellebecq, Rester vivant
Avec Estelle, nous pratiquions ce que j'appelais des « lectures communistes » — lire un livre ensemble, à voix haute. Nous étions des pragmatiques de la vie quotidienne. Aucune miette de temps ne devait être perdue. S'il y avait des légumes à couper, l'autre lisait. Un balai à passer : « c'est à ton tour », etc.  Nous avons lu tous les romans de Houellebecq de cette manière. Mais ma faveur va à cet étrange objet, ni recueil de poème, ni essai, que j'avais lu des années avant. Le premier texte est, à mon avis, ce qui s'approche le plus de la perfection chez Houellebecq. Ses considérations sur l'architecture et sur Mai 68 sont aussi très intéressantes. 

2010
Virginie Despentes, King Kong théorie
Le livre que j'ai le plus fait circuler dans ma vie. J'en garde toujours deux exemplaires dans ma bibliothèque, au cas ou. Toutes les femmes devraient le lire. Et les hommes encore plus.

2011
Glenn Gould, Le dernier puritain. Écrits I
« Je suis un écrivain canadien et un homme de communication qui joue du piano à mes moments perdus », aimait dire Gould, avec sa malice habituelle. Comme on pouvait s'y attendre, un homme qui a un tel style en musique, a bien entendu un style à l'écrit, comme en tout autre domaine auquel il accorde son attention.

2012
Luc-André Marcel, Bach
Excellent livre sur Bach.  Nous ne savons pas grand-chose sur la vie privée de Bach. Ce sont donc toujours les mêmes anecdotes que l'on retrouve de livre en livre. Mais celui-ci à l'avantage d'être bien écrit.

2013
Maxence Caron, Heidegger, Pensée de l'être et l'origine de la subjectivité
La thèse universitaire d'un jeune de vingt-quatre ans, une somme de 1753 pages, sans doute la plus complète déployée par un seul homme. Mais Maxence Caron est-il réellement un homme? Il est autre chose que nous en tout cas.

2014
Martin Heidegger, Être et Temps
Bizarrement, je dirais qu'Être et Temps est un livre qui m'a ému. Un livre qui porte une grande beauté, une structure impressionnante, presque palpable. Ce qui est assez inattendu venant d'un livre inachevé au deux tiers, écrit à la va vite pour obtenir un poste universitaire... Mais je ne l'ai sans doute pas lu de manière très orthodoxe. Pourtant c'est le premier livre que j'ai lu dans le cadre d'un cours à l'Université. Le premier que j'ai lu sérieusement, que j'ai travaillé, annoté méthodiquement. Je le lisais carrément en me levant le matin avant d'aller en cours. Une fois le patient travail d'adaptation au lexique et à l'arsenal conceptuel engagé, on réalise que ce dont parle Heidegger — au moins au début du livre —, est tellement clair, limpide, évident. Une fois qu'il nous l'a fait voir... Ce qu'il met à jour est d'une simplicité telle, que toute la tradition l'avait manquée. 

2014
Jean Vioulac, L'époque de la Technique, Marx, Heidegger et l'accomplissement de la métaphysique
Un livre que m'avait conseillé Sophie-Jan Arrien, professeur de philosophie qui enseignait notamment Heidegger. Après quelques heures de conversation, elle avait cernée exactement ce qui me tourmentait dans la pensée de Heidegger. Ce livre m'enfonce pour de bon dans la philosophie. J'étais subjugué par l'audace de cet auteur qui osait « poursuivre » Heidegger, reprendre son analytique existentielle à l'aune des nouvelles technologies. Et ce dans une prose lumineuse, d'une grande clarté. Chaque phrase était imbriquée à la précédente de manière organique. À tel point qu'il paraissait impossible d'en extraire une citation sans avoir l'impression que le reste de l'ouvrage devait venir avec.

2014
Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, suivi de La Domestication de l'Être
L'autre livre que Sophie-Jan m'a conseillée — en plein dans le mile ! Comme le premier jet de pierre du préhominien dans la scène primitive de la « clairière ». Toucher ou rater sa cible, c'est un peu bon/mauvais, qui ressemble déjà à vrai/faux. C'est ainsi que l'hominidé sort de la cage de l'environnement pour entrouvrir le monde. L'enjeu pour l'animal était la survie. Pour l'homme ce sera le rapport à la vérité. Voilà ce qui a pu se passer concrètement pour que s'ouvre la « clairière de l'être », comme l'appelle Heidegger (la prise de conscience du fait que les choses sont).
Sloterdijk passait outre « l'interdit anthropologique » heideggerien pour imaginer cette petite petite « fantaisie philosophique », sur le devenir humain ! J'étais dans un état d'excitation d'une rare intensité... L'habitat plus ancien que la maison, la quasi élimination de la sélection naturelle, l'hypothèse de la néoténie, la prise en charge de notre évolution avec la culture dans le rôle de l'utérus externe, etc. Toutes ces notions m'ont profondémement marquées. 

notamment, m'ont profondément marquées.se sont avérrés d'une grande féconditée. 

2015
Jakob von Uexküll, Mondes animaux et monde humain
Sans doute le plus beau livre de science que j'ai lu. Une merveille.

2016
Louis-Ferdinand Céline, Entretient avec le Professeur Y
Le livre le plus d'rôle que j'ai lu dans ma vie. Un petit bijoux, jubilatoire et malin. Un Céline en roue libre, délirant, inventif, enfantin, extravaguant, de mauvaise foi, méchant, cruel, méprisant, lucide...

2017
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu VIII, Le temps retrouvé
Avoir le privilège, passé quarante ans, de découvrir encore un génie d'une telle stature n'est pas le moindre des plaisirs qu'octroie la littérature. La bibliothèque universelle est inépuisable. J'avais des préjugés sur Proust, qui m'en ont tenu éloigné de longues années. Je le croyais guindé, feluette, sinistre, ennuyeux, bourgeois... Alors qu'il est cruel, courageux physiquement, extrêmement drôle, qu'il n'a jamais un mot banale, et qu'il se fout de la gueule des bourgeois tout du long. 

2018
Peter Sloterdijk, Écumes, Sphères III
Dévellopement des réflexions engagées dans La Domestication de l'être. 

2018
Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurios Brigge   
La plus belle prose poétique que j'ai lu. Des images d'une force indescriptible. Les mots me manquent pour évoquer le style unique, la sensibilité intact, de ce poète extrémiste qu'est Rainer Maria Rilke. Lisez-le.

2019
Jean Vioulac, Approche de la criticité, Philosophie,capitalisme, technologie
Vioulac est un de ces auteurs qui écrivent toujours le même livre. Mais il le fait chaque fois à partir d'un domaine différent. Ici c'est la physique quantique : la crise de l'atome et la révolution épistémologique qu'elle engendre.                 

2020
Michel Bitbol, La conscience a-t-elle une origine ? Des neurosciences à la pleine conscience : une nouvelle approche de l'esprit
Voici LE livre sur la conscience. L'auteur a une formation en philosophie, en physique quantique et en médecine. Il connait le sanskrit, les traditions hindoues, le bouddhisme, les neurosciences, et même la kétamine ! Il est Directeur de recherche au CNRS (Archives Husserl) et éditeur d'Erwin Schrödinger. On ne la lui fait pas. Il démonte une à une toutes les théories, hypothèses, études sur la conscience. Un livre magistral, un des points nodaux de ma bibliothèque.

2023
Rutger Bregman, Humanité, une histoire optimiste
Livre salutaire qui répète ce qu'on devrait savoir depuis longtemps : l'expérience de de la prison de Stanford, celle de Milgram avec les électrochocs, sa reprise en télé-réalité dans Le jeu de la mort et la « caverne aux voleurs », les expériences les plus connus en psychologie, sont toutes, plus ou moins, de la bullshit ! Des mensonges éhontés, perpétrés par des scientifiques avide de gloire. Personne ne me croit, mais faites vos recherches, tout cela est démonté depuis des décennies. Quelle science de crosseurs ! Je ne comprend pas qu'on puisse enseigner, aujourd'hui encore, dans les universités du monde entier, ces expériences, dont les auteurs eux-mêmes ont admis qu'elles étaient truquées. On y enseigne toujours aussi La psychologie des foules, avec sa « théorie du vernis », démentie à chaque occasion par les faits, et même Sa majesté des mouches, alors que c'est... un roman ! 

2024
Simone Weil, L'enracinement
« Le seul grand esprit de notre temps », disait Albert Camus, qui considérait L'enracinement comme un des plus grands livre du XXème siècle, et je ne suis pas loin de le penser avec lui. C'est un livre étonnant en tout cas, parsemé de fulgurances inouïes, éblouissant par son intelligence, soutenu par une fièvre, une urgence, et qui s'aventure dans des recoins peu fréquentés.
J'ai été saisi plusieurs fois au cours de cette lecture d'une intense émotion devant l'équilibre entre la puissance de l'idée et la beauté de son expression. Qu'on relise aujourd'hui ce texte qui prône l'institution de tribunaux spéciaux pour les journalistes, qui, en cas « d'erreur évitable » pourraient se voir « infliger la prison et le bagne », s'ils récidivent. L'organisation du mensonge est un crime, tout crime discernable doit être puni. Punir l'«'atteinte à la vérité » ! Simone, revient légiférer pour nous.  

2024
Francisco Varela, Evan Thompson, Eleanor Rosch, L'inscription corporelle de l'esprit. Science cognitives et expérience humaine
Une approche extrêmement intéressante, qui réintègre l'expérience vécu dans les sciences cognitives en passant par la tradition bouddhiste. 

2025
Michel Thévoz, L'art comme malemntemdu
Je n'avais pas lu Thévoz depuis plusieurs années. J'ai beaucoup aimé ce livre, qui tombait à pic avec mes réflexion du moment.

2026
Marshall McLuhan, Pour comprendre les médias. Les prolongements technologiques de l'homme
Un ouvrage olfactivo-sensoriel, tactilo-symbolique ! Je n'avais pas eu un tel plaisir de lecture depuis longtemps. Une sorte de gai savoir à l'américaine. Le clavier bien tempéré de l'étude des médias : un sujet par chapitre, comme des petites fugues. McLuhan est une machine herméneutique.

2026
Marshall McLuhan, Conter-Blast
Ce livre est un objet expérimental. McLuhan voulait qu'il provoque un choc-visuel, à la manière de la publicité. Il est conçu pour ébranler les habitudes du lecteur : chaque page est différentes, certaines sont noir, d'autres agrémentées de motifs, la typographie varie constamment... Le livre lui-même illustre sa thèse : la forme médiatique influence la pensée. Écrit presque dix ans avant La Galaxie Gutenberg, il contient déjà l'essentiel des idées fortes de McLuhan.

2026
Michel Bitbol, Philosopjie quantique. Le monde est-il extérieur ?
Dès la deuxième phrase de l'introduction, Bitbol annonce la couleur : la physique quantique est « une théorie claire, facilement compréhensible, dénuée de ''paradoxe'', et sans la moindre opacité conceptuelle ». Si vous avez cru y voir des paradoxes 

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