魚たちの夢に現れる太陽のかたち 

ジル・ドゥルーズ、フグの世界で

La forme que prend le soleil dans les rêves de poissons : Gilles Deleuze chez les fugu

Un poisson-globe, habituellement, 
ça ressemble à ceci.

Ou à cela.

Mais celui dont nous parlons, ressemble plutôt à ceci.

 Avec une dégaine pareille, pas facile de se faire remarquer par dame albomaculosus. Il est presque transparent, imperceptible, le pauvre. Gilles Deleuze, pour qui l’imperceptibilité était un « idéal de vie » (voir la lettre A de son Abécédaire), aurait adoré ce petit poisson architecte, dont les mystérieux cercles n’ont malheureusement été découverts que l’année de son suicide, en 1995. Une nouvelle sorte de beauté surgît alors dans le monde. Du moins aux yeux des hommes. Mais ne sont-ils pas les seules qui comptent lorsqu'on aborde la perceoption du beau à partir 
On imagine la perplexité des plongeurs qui découvrirent ces mystérieux « aquaglyphes ». Étaient-ils face à une porte qui mène à ce qu’il y a en dessous des océans ? À un symbole servant à communiquer avec d’autres espèces ? Ou est-ce ainsi que les poissons se représentent le soleil dans leur rêve ?

Pendant longtemps, le fugu n’existait que dans la trace qu’il laissait. Personne ne savait qui dessinait ces mandalas géométriques éphémères, jusqu’à ce que Torquigener albomaculosus soit décrit officiellement comme une nouvelle espèce par la science en 2014. Très différent des autres poissons-globes, qui possèdent cette faculté étrange de pouvoir se gonfler comme des ballons, notre fugu est d’aspect beaucoup plus discret. On le confondrait presque avec le sable... Ce n’est pas la première chose qui vient à l’esprit quand on a envie de se reproduire : le sable… Matière anti-érotique par excellence. Mais bon, ce sont des poissons après tout, peut-être que pour eux, le sable c’est le pied. Qu’est-ce que j’en sais de ce qui les excite ? Pas grand-chose, a priori, puisque, je vous le dis tout de suite : tout ce qui va se passer, c’est qu’il va mordre la joue de sa partenaire. Il n’y aura ni fricottage ni pénétration. Eh oui, moi je ne suis pas allé à l’école, mais rappelez-vous de vos cours de biologie : les poissons se reproduisent par fécondation externe. Fugu mord la joue de sa partenaire, elle lâche les œufs pile au centre du magnifique nid artistique qu’il vient d’ériger pour elle — la meilleure cachette à œufs de tous les fonds marins —, et elle, elle se casse, direct ! Fugu doit asperger les œufs de sperme tout seul comme un con. Il vient de passer dix jours sans dormir, à travailler sans relêche sur cette foutue sculpture pour elle — sculpture qui va disparaître bientôt de toute façon —, et l’autre, elle se barre… Finis-toi tout seul et organise-toi avec les œufs. 
Pauvre Fugu.

      Elle n’aurait pas pu rester lui mordiller un peu la joue au moins, ramasser quelques coquillages avec lui, jouer à se cacher dans le sable, que sais-je ? Déjà qu’ils n’ont pas de sexe et qu’ils ne se côtoient pas le reste de l’année… C’est chiant, en fait, être un fugu. Pas étonnant qu’il soit devenu artiste… C’est lui qui construit la rosace, la décore, fait le ménage, exécute la parade nuptiale, centralise le sable fin, mordille la joue, asperge les œufs, les ventile, les protège... Et qu’est-ce qu’elle fait, l’autre connasse de fuguette, à part désigner le partenaire qui lui convient le mieux ? 

Les rôles sont manifestement asymétriques, mais pas nécessairement déséquilibrés ou inégaux. Choisir un partenaire en évaluant la structure du nid est un acte décisif dans la perpétuation de l’espèce, qui implique une grande « responsabilité ». Une mauvaise sélection peut compromettre la viabilité des descendants. Le « choix » est le moteur de l’évolution : le pouvoir de rejeter un concourant, d’en choisir un autre, est ce qui oriente toute la sélection sexuelle. En choisissant les bâtisseurs d’élites, elle provoque un affinement des comportements, et induit à la création de rosaces encore plus raffinées. Le mâle sculpte des châteaux de sable, la femelle sculpte l’espèce.  La production des ovocytes demande aussi énormément d’énergie. C’est un travail cellulaire invisible, mais complexe, une ressource métabolique investie sur le long terme. Le mâle exécute un rituel ostentatoire, mais sans la contribution coûteuse de la femelle, sa performance serait vaine.



Inachevé...