La société se croit seule, mais il y a toujours quelqu’un.

Antonin Artaud

L'ENCYCLOPÉDIE DÉPLIÉE

bbbbbbbbbb

Un jeu d'enfant

Une œuvre de ce type n'est pas immobile. Tel un arbre, elle continue de croître.
Leopold Stokowski 

Travail en cours : J’ai commencé cette fresque en 1995, alors que je peignais depuis quelques semaines seulement. On y découvre donc l’intégralité de ma progression artistique. Ce vaste chantier, en constante évolution, ne s’immobilisera dans son inachèvement qu’à l’heure de ma mort, puisque je compte l’agrandir aussi longtemps que possible. Constitué d’une soixantaine de cartons, l’ensemble mesure pour le moment plus de dix-sept mètres de long.


Il ne faut donc parler que de ce que l'on aime. On ne comprend bien que ce qu'on épouse avec une sorte de joie. 

Charles-Augustin Sainte-Beuve

 

Cartographie sauvage : Grand exercice d'admiration, mon entreprise consiste à dresser une sorte de carte du territoire qu'occupe dans mon paysage mental les philosophes, écrivains, peintres et musiciens que j'estime ou qui tiennent une place importante dans notre culture. Carte fluctuante, évolutive, qui tente de circonscrire cette multitude en devenir. En dépit de l'apparence chaotique de l'ensemble, on peut y déceler des lignes directrices, des courants de pensée, des mouvements artistiques, des constellations géographiques ou linguistiques, dans lesquelles les personnages viennent prendre place. Je détourne également des œuvres d’art, qu'il m'arrive de modifier, de parodier, ou de goupiller dans des contextes inédits. Mon ambition serait de redescendre le chemin historique au moins jusqu'au « miracle grec ». Pour parvenir à mes fins, j’utilise impunément toutes les sources iconographiques et les techniques à ma disposition. 
En phagocytant une telle profusion d’images, c’est comme si je cherchais à rivaliser — manuellement, pour ainsi dire — avec Google, en construisant mon propre « internet en carton ».

Toutes les grandes époques poétiques sont, du point de vue de la culture personnelle, égales et contemporaines.
      John Cowper Powys  


L'apocatastase illustrée : En cette époque de récapitulation terminale qui est la nôtre, je tente de représenter l'apocatastase (le rétablissement), notion que j'emprunte aux théologiens chrétiens, qui eux la tenaient des stoïciens. Délestée de sa dimension sotériologique, je l’entends ici simplement comme la restitution universelle, « qui redéploie toutes les occurrences passées dans un même espace de présence » (Jean Vioulac), ce qui caractérise prcisément la situation présentée dans mon polyptique : une manière de paradis artificiel, où les morts côtoient les morts — et les momentanément pas encore morts. En toute modestie, j'aime à penser que mon travail s'inscrit dans la filiation des fresques historiques telles que L'École d'Athènes de Raphaël, L'Apothéose d'Homère d'Ingres, la Fête de Platon au palais Médicis de Luigi Mussini, ou L'Atelier du peintre de Gustave Courbet. Un Raphaël qui aurait fumé du crack avec Mussini pendant qu'un Ingres sous LSD  hallucinait Homère dans l'atelier de Courbet...

Il faut avoir un projet si vaste qu'on ne peut plus le perdre de vue.
William Faulkner

Peinture virale : D'un autre côté, je me situerais plutôt dans la proximité d'un facteur Cheval, d’un Henry Darger, voire d’une Cornelia Hesse-Honegger, ou même des sœurs Wertheim et des milliers de crocheteuses de l’Hyperbolic Crochet Coral Reef Crafters, qui œuvrent à la frontière entre l’art et la science. Je me sens proche de ceux qui se tiennent loin des circuits organisés, qui n’ont pas tant le souci de « faire de l’art » que celui de matérialiser une idée, une obsession, une réponse, et le souci du travail bien fait. Ils ne savent même pas nécessairement qu'ils font de l'art, pourtant, ils ne savent faire que cela... Je sympathise avec ces monomaniaque qui sont sous l’emprise d'une unique œuvre, exclusive, fatale, impérieuse. Cette œuvre qui sort de nulle part et s'étend sur toute une vie comme une maladie chronique. Ou celle qui est planifiée en amont, qui découle d'un choix irrévocable, d'un destin qu'on croit devoir assumer, et que seuls l’ascèse soutenue et la ténacité permettront d’accomplir. Je m'inscrit enfin dans la tradition des peintres pour qui le tableau n'est pas achevé par une décision arbitraire de l'auteur, mais par sa mort. Tradition du « fini défini par le non-fini », dont je suis, à ma connaissance, le seul représentant avec mon prédécesseur Roman Opalka.



Je n'ai pas choisi. J'ai été choisi. La mémoire me poursuit.

  Pascal Verben 


Chronesthésie : Ma peinture est une de ces maladies chroniques. Elle agit tel un virus, ou une drogue sur mon système nerveux central. Je n'ai pas choisi ce projet, je suis tombé dedans comme on tombe malade ou comme on tombe dans l’héroïne. À un moment, il était juste trop tard : j’étais infecté, intoxiqué, et la chose devenue trop vaste pour être abandonnée. À partir d’un certain seuil, la quantité devient qualité, comme l’enseignait autrefois la dialectique (Hegel). Prisonnier de cette entreprise délirante de classification, je m’imagine parfois tel une sorte de paparazzi trans-temporel vétilleux, traquant les génies dans les recoins les plus secrets du passé, un pseudo-historien, psychopompe du musée imaginaire, ou en encyclopédiste autoproclamé, qui tente d’orchestrer le chant du cygne de la civilisation du livre en voyageant mentalement dans le temps.

L’âme cultivée, c’est celle où le vacarme des vivants n’étouffe pas la musique des morts.
Nicolás Gómez Dávila

La bibliothèque idéale : Les livres occupent une place centrale dans ma vie et dans mon travail de peintre : comme documents de recherche, sources d’inspiration, ou thèmes de certaines toiles. Le virus est un virus littéraire. Pour ce qui concerne ma fresque, elle peut s’explorer tout simplement comme une évocation de ce que serait pour moi la bibliothèque idéale. Je ne suis qu’une sorte de bibliothécaire virtuel, dépositaire de l’héritage des spectres qui reviennent nous hanter. Bien plus nombreux que les vivants sont les morts. Et ce sont eux qui gouvernent les vivants, selon l'axiome d'Auguste Comte. Je veux être le peintre de ces spectres gouvernants, faire sentir leur angoissante présence, la disproportion de leur nombre, et la profondeur du passé.

Jean Vioulac, Approche de la criticité, Philosophie, capitalisme, technologie, Puf, 2018, p.442 et 446.

J’explore ma pensée à travers l’inachèvement de la pensée des morts, qui dévoile mieux que toute autre chose le prodigieux inachèvement de la pensée des vivants.
Alain Jouffroy


Malaise dans la Bibliothèque : À l’heure de la grande synthèse, de la « juxtaposition récapitulatrice », cher à Jean-François Marquet, alors que « le temps se ferme », l’espace lui, s’ouvre, « un espace désorienté où toutes les pensées, tous les discours sont désormais contemporains, et où il devient possible de les parcourir dans tous les sens ». C’est l’apocatastase dans la bibliothèque ! Dans mon fantasme d’exhaustivité, j’aime à imaginer le labeur de nos fantômes mis en sûreté dans un même lieu, leurs pensées et leur mémoire se matérialisant dans l’immensité de la bibliothèque universelle intégrale, dont nous pourrions littéralement voir enfler le flot de croissance continue, à la vitesse des quelque deux cent cinquante livres publiés chaque minute dans le monde. Ici aussi, j’aimerais faire sentir la présence, le poids écrasant, intimidant, de la totalité illisible, jusqu’à provoquer un malaise chez le lecteur contemporain, confronté à cette bibliothèque infinie.

La maturité de l’homme : cela veut dire retrouver le sérieux que l'on avait au jeu, étant enfant.
Nietzsche

 
Exorcismes enfantins :
  « Depuis toujours, je suis folle des images », confie Annie Le Brun quelque part. Je connais cette folie, cette sensibilité extrême à la chose vue. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu un rapport magique aux images, fasciné, et pour tout dire, inquiétant. Il m'arrivait souvent de regarder les mêmes dessins durant des heures, comme s’ils allaient me livrer un secret. Les petits cochonnets inoffensifs sur ma couette de bambin de quatre ans m’apparaissaient étrangement comme accablés d'une incommensurable souffrance. Je partageais leur tourment, envoûté que j’étais, pétrifié par ma propre compassion. Pourquoi n'ont-ils que quatre doigts ? Est-ce cette queue en tir-bouchon qui les faits tant souffrir ? Mon état de désarroi métaphysique était à son comble. Je m’installais alors à quatre pattes sur mon lit et, dans une sorte de transe infantile, j’entamais un balancement de manière à ce que ma tête se cogne contre le mur, tandis que j’entonnais quelque chose qu’on pourrait situer entre le gémissement et la ritournelle, jusqu'à ce que ma mère, attirée par cette lancinante lamentation, entre en panique dans ma chambre… Le même cérémonial reprenait dès que je trouvais un peu de temps pour être seul,  loin des adultes. Je ne saurais expliquer cet étrange rituel, qui relève autant de la proto-masturbation du corps entier, intellect compris, que d’une forme de liturgie solipsiste, dont chaque geste était accompli avec une déférence et une sacralité que, paradoxalement, je ne retrouverai plus jamais par la suite. Était-ce les prodromes de la musique qui cherchaient une voie de passage ? Je me souviens, en tout cas, que le petit d’homme que j’étais y mettait tout le sérieux dont il était capable.

  « Mon état de désarroi métaphysique était à son comble. »

« Je pouvais regarder les mêmes dessins durant des heures... »  

« ...comme s’ils allaient me livrer un secret. » 

Les créateurs sont des gens qui ne sont jamais sortis de l'enfance, mais qui n'ont fait que l'agrandir aux dimensions de leur destin.
Georges Bernanos

 
Bricolage intempestif : J'ai toujours été fasciné par les volumineux volumes illustrés ; les dictionnaires, les atlas, les encyclopédies... Et à regarder aujourd’hui ce qu’est devenue ma création, il me semble avoir fabriqué mon propre manuel d’histoire illustré. Ce travail me connecte donc directement à mon enfance, et lui procure une réjouissante dimension de jeu, de liberté et d’insouciance. D'où le plaisir que j'y prends. Tout petit déjà, ma tendance pathologique à la prolifération cherchait à s'exprimer : j’aimais accumuler et classer des images, dresser des listes, établir des plans… comme plus tard j’aimerai couvrir de signes l’intégralité de la surface disponible dans ma chambre d'adolescent. Baudelaire avait déjà observé que « le joujou de l’enfant est souvent le premier initiateur de l’art. Et les tendances de l’enfant, dans le maniement de ses jouets, sont souvent la révélation de sa vocation future. » En dépit des vicissitudes de l'existence, des gesticulations humaines et des bruits du monde qui m’entourent, j’ai continué, envers et contre tout, à jouer exactement au même jeu. 

  « J’aimais accumuler et classer des images... »

  « ...dresser des listes, établir des plans… »

 « ...comme plus tard j’aimerai couvrir de signes l’intégralité de la surface disponible dans ma chambre d'adolescent. »

Comme l'amour, l'art n'est nullement un acte « libre », mais un processus terminal d'aliénation, où devenir étranger à soi-même résulte d'une nécessité impérieuse, de l'ordre de la survie, et qui, paradoxalement, ne peut conduire qu'à la liberté, c'est-à-dire à la solitude.
Maurice G. Dantec


Les mutations : Comme un virus, mon œuvre a muté au fil du temps. Ce que j'en dis aujourd'hui, je ne le pensais pas il y a trente ans. Il a fallu que je fasse ce que j'ai fait pour comprendre ce que je voulais faire. Je n'en pensais d'ailleurs rien il y a trente ans : je découvrais la peinture, naïvement, sans idée préconçue, en improvisant, dans une totale liberté. Je jouais au peintre, en quelque sorte, sans la moindre ambition de le devenir ni même de m'adonner à cette activité passé le stade de la curiosité initiale qui m'animait. Quand je suis parti en Colombie-Britannique, ne pensant pas repeindre un jour, je n'avais emporté ni toile ni pinceau dans mes bagages. Mais mon regard sur le monde avait déjà changé. Il n’était plus question de vivre sans cette nouvelle dimension. Ça n'a pas été très long avant que je fasse une « rechute »… Comme je l'appelais à l’époque, Le Casse-Tête, qui voyagera beaucoup au fil des ans, traversait le Canada pour la première fois quelque deux ans plus tard. C’est à ce moment que décision fut prise d’en faire une fresque interminable (j’entamais alors le septième carton).

 La peinture, c'est une maladie, c'est un microbe qu'on a dû attraper un jour, pis on n'a pas moyen de le guérir.
Jean-Paul Riopelle


La grande Bande-Destinée : Ma « grande peinture », comme mes amis la surnommaient déjà à mon retour au Québec (j'en étaisune dizaine de cartons), j’aimais la concevoir comme une sorte de grande « Bande-Destinée », en laquelle se voyaient goupiller ma propre destinée et celle du monde : dans un paysage chaotique, peuplé de monstres, de personnages grotesques et de fanfares éparpillées, des articles de journaux, des photos de famille ou de magazines, des tickets d’infraction, des notices de médicaments, un billet de 20 dollars, etc., agissaient telles des traces évoquant l’actualité ou des épisodes de ma propre existence. Je ne sais plus dans quelle circonstance j’ai commencé un jour à peindre un tableau de Giorgio de Chirico, mais à partir de là, tout est allé très vite : Picasso, Max Ernst, Kandinsky, James Ensor ont débarqué dans ma peinture. Ce furent les premiers symptômes de cette contamination artistique. Sans que j'en aie conscience sur le coup, ma peinture venait de se métamorphoser en cette encyclopédie picturale qu’elle est aujourd’hui. Je me suis pour ainsi dire extirpé du subjectif pour entrer progressivement dans le collectif ; passé de l'autobiographie aux biographies ; de l'actualité au temps long ; de l'histoire présente de l'Amérique au passé historial de l'Occident. 


La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert.
André Malraux


Le décrocheur accroché : L'encyclopédie dépliée est donc constituée des traces d'une lente conquête de la culture alphabétique. Lorsque j'ai commencé cette fresque, je ne connaissais rien à la peinture ; j'étais un décrocheur inculte, insolent et nihiliste.
C'est en peignant que j'ai attrapé ce virus de la culture, qui m'a progressivement conduit de l'art plastique à la littérature, puis à la philosophie. Je suis parti de quasi analphabète pour aboutir à une avidité de lecture, une pratique quotidienne de l’écriture, la mémorisation et la déclamation d'heures de textes littéraires, ainsi qu'à cette encyclopédie truffée de références. Je suis passé de l’adolescent qui écrivait phonétiquement et ne voulait rien savoir, au type complètement accroché à la chose littéraire. Post-décrocheur, « accrochant la pensée et tirant », comme disait Rimbaud, si ça continue, je vais terminer ma vie comme professeur…

Apocatastase, Sherpa, Québec, 2017

L'oeuvre n'est pas considéré comme produit achevé, mais comme […] un site en construction qui se modifie constamment.
Dominique Lestel 
 

Je suis un peintre chinois : Les lois de la perspective sont presque aussi peu respectées dans ma fresque qu'elles le sont dans celles de l'Égypte antique. En revanche, ce n'est pas le rang social qui détermine la taille des personnages, mais une forme de hiérarchie occulte (qui échappe parfois même à son auteur). Et comme dans l'art chinois, l'œuvre n'a pas le statut d'un ouvrage terminé, mais celui d'un processus interminable qui n'atteint jamais d'état définitif, et peut donc à tout moment être remis en jeu. Tout bien considéré, ce n'est pas obligatoirement à ma mort qu'incombe la responsabilité de clore cette affaire. Qu'on s'en empare ! Que ce soit pour la poursuivre, allumer un feu, y « scotcher » une banane, ou pour tout repeindre en blanc au rouleau.


On ne fait jamais qu'une seule chose si on est capable de s'accorder avec soi-même.
Socrate



Inachevé...

Censure, polémiques et malentendus


Accrochage Vaud 2008

Musée Cantonal des Beaux-arts de Lausanne

Critique radiophonique de l'exposition ACCROCHAGE VAUD 2008 :

N5, CPLN de Neuchâtel, Suisse, 2008

L'Express, 29 novembre 2008, Neuchâtel, Suisse.

L'Express, 29 novembre 2008, Neuchâtel, Suisse.

L'Express, 6 décembre 2008, Neuchâtel, Suisse.

Apocatastase, Sherpa, Québec, Canada, 2017

Le Devoir, 23 juin 2017, Québec, Canada.

Le Devoir, 23 juin 2017, Québec, Canada.