Comme Burroughs le savait, pour faire d’une drogue la contrainte métaphysique vous permettant d’accéder à un échelon supérieur d’aliénation (la liberté), il est nécessaire d’envisager cette addiction comme une forme singulière de travail, un sacrifice, une initiation, un enseignement, une stratégie.
Maurice G. Dantec
HORS-VIE
8-Ma vie avec les mouche
Pharmacobiographie
Pour ceux qui sont poly-toxicomanes professionnels (ne pas reproduire à la maison)
Pour un certain nombre d'individus, les drogues sont des nécessités inéluctables. Certains êtres ne peuvent survivre qu'en se détruisant eux-mêmes. Jamais les lois ne pourront rien contre. Enlevez-leur l'alcool, ils boiront du pétrole; l'éther, ils s'asphyxieront de benzène ou de tétrachlorure tue-mouches; leurs couteaux à mutiler, ils se feront de leurs regards des lames.
Roger Gilbert-Lecompte
Assez vite, j’ai commencé à me droguer. La fatigue d’être moi-même sans doute. Enfermé en ce même sac de peau, sans aucun interrupteur qui aurait pu m’interrompre l’être ne serait-ce que quelques secondes... La vie trop facile aussi, trop lisse, trop tout-cuit-dans-l'bec du « cauchemar climatisé » qu'est le mode de vie nord-américain, avec ses portes qui s’ouvrent toutes seules, ses fleurs en plastique, ses publicités sur les pissotières, ses psy pour chiens, ses stupides sondages et ses parcours touristiques balisés. Il fallait que je me complique la vie, que je me coltine l'imprévisible, côtoie la mort et me sauve de la police...
J’ai connu la « grande époque » du PCP à Québec, le haschisch jamaïcain à la polyvalente, la cueillette des champignons magiques dans les bouses de vaches à Valcartier, l'inhalation du protoxyde d’azote des bonbonnes pour faire la chantilly dans le restaurant où je travaillais, et les psychédéliques dans les premières raves (croyez-le ou non, mais au siècle dernier, j’ai dansé dans une rave au Musée de la Civilisation, avec mégots sur les tapis, bières renversées et toilettes bouchées. Je doute que l'expérience ait été répétée).
J'ai adoré jouer de la guitare seul dans la forêt sous LSD, ou en groupe, après avoir ingurgité les micro-acides bleus ou jaunes, desquels on extirpait une musique surnaturelle à nos oreilles. J'ai oublié les cuites, pourtant mémorables, provoquées par les mélanges infectes de tous les alcools qu'on piquait aux parents, avant d'aller foutre le bordel dans les open houses d'adolescentes que nous ne connaissions pas. Mais je me souviens des crises de rires provoquées par la fumée des premiers joints, du haschisch que mon pot volait à sa mère, et du nombre astronomique de blasts qu'il me faisait fumer aux couteaux, juste avant de retourner en cours.
J’ai pratiqué la « chasse aux dragons » dans mon premier appartement, la China White à Vancouver, l’« herbe du diable » à Victoria, le crack à Penticton, les intraveineuses de cocaïne à Kelowna, le soit-disant peyotl (du laxatif) à Puertos Escondidos, et une grosse bouchée d’opium sur une autre plage mexicaine. Mais le meilleur opioïde que j'ai pris fut sans conteste la morphine à laquelle j'ai eu droit à Penticton après m'être fait poignarder. Au paroxysme d'un sevrage, j'ai même été jusqu'à me faire une injection de whisky. Et une autre fois, dans les mêmes conditions, je me suis injecté l'adrénaline pure d'une fiole que je venais de voler dans un hôpital. J'ai cru que j'allais y rester : j'ai vomi direct par la fenêtre, et suis resté trois jours allumé comme une bougie, crinqué comme un cric.
J'ai apprécié les matelas en plastique bruyants des centres de désintoxication à Vancouver, leurs bains immenses et leurs grosses canisses de métal qui servaient de cendriers. Et j'ai connu les mêmes matelas, les mêmes bains, les mêmes canisses et les mêmes centres au Québec et même en Suisse. J’ai profité des premiers protocoles de méthadone à Montréal, de l’apparition du Subutex à Paris, des sites d’injections supervisées allemands et de l’autobus 38, spécialement affrété aux junkies, qui nous conduisait gratuitement chez les Gitans, en dehors de Barcelone, sous l’œil vigilant d'un vigile.
J'ai vu les punks italiens se shooter de la kétamine directement dans la cuisse à travers le jean dans un festival de techno hardcore, et un gars mourir sur mon divan après avoir gobé des pilules indéterminées pressées en laboratoire clandestin, comme si c'étaient des bonbons. Il y eut aussi ce jeune de dix-sept ans, beau garçon, en santé, mais vaguement suicidaire, que j'ai vu remplir une seringue dans une flaque d'eau dégueulasse du Chinatown à Vancouver, ville où J'ai littéralement vu les gens enjamber des junkies en pleine overdose, peut-être même des cadavres, non loin de la célèbre intersection d'East Hastings et Main street.
La fameuse Hastings Street. Photo : Dan Toulgoet.
J’ai découvert les festivals techno et les massages de pieds sous ecstasy en Suisse, le « pied champêtre » et le faux pâté chinois sur le GHB, les benzodiazépines, les faux et les vrais Xanax, le mauvais speed, l’Adderall, le Valium intramusculaire et le Lyrica, qui prend tellement de temps à décoller qu'on ne se souvient même plus en avoir pris. J’ai expérimenté l'amour en même temps que la salvia, et mes neurones ont éclaté comme du pop-corn lorsque j'ai inhalé une canette entière de difluoroéthane en l'espace de quelques jours. J’ai essayé la crystal meth, qui goûte le chameau mouillé quand on la fume, et brûle les veines comme de la lave lorsqu'on l'injecte. Et dont, sincèrement, je cherche encore le buzz...
J'ai tâté toutes les couleurs de fentanyl lors du retour à Montréal, toutes les sortes d'hydromorphones aux prix exorbitants de Québec, l’héro brune à deux dollars le point sur le dark web, la mauvaise héro, la fausse héro et le pu-d’héro-du-tout à l’époque de la COVID. J'ai subi la pénurie de morphine suite aux fraudes massives de la PCU, et bénéficié du safe supply de Dilaudid, dont je fus le premier « cobaye consentant » à Québec. Aux chutes Sainte-Agathe, j’ai essayé la 2C-B et plusieurs psychotropes non répertoriés qu'une connaissance commandait à une université de Toronto. Pendant les premières raves baroques, j’ai aussi partagé freebase, DMT, GHB, MMC, MDMA et MDA. Enfin, passé quarante ans, j’ai eu la chance de découvrir encore une nouvelle drogue impressionnante : la kétamine, avec ses K-holes époustouflants, qui vous font traverser des mondes spirituels tout à fait inattendus venant d'une substance chimique utilisée comme anesthésiant par les vétérinaires !
Durant toutes ces pérégrinations, je n'ai fait qu'une seule surdose, début de la vingtaine, après injection d'une dose exagérée de mauvaise cocaïne. Mes séjours derrière les barreaux furent rares et brefs. J'ai toujours été extrêmement chanceux dans ma malchance avec les flics. Par exemple, la fois oû j'ai réussi à dissimuler un gramme de coke pendantla une fouille sommaire à l'extérieur de la piaule d'oû je sortais, mais surtout durant toute une fouille à nu, avec écartellement de l'anus, toussotaage et ouvrage de bouche. Celà en improvisant une chorégraphie parfaite de : dans mon chapeau... entre mes doigts... dans la gâche d'une porte, dans ma bouche en répondant à des questions, etc. Et ce, en présence de quatre agents ! Ou encore, cette fois où, avec le même genre de chorégraphie, je me suis tiré de la fouille de mon sac de sport rempli de plusieurs onces de canabis frais, dans l'environnement confiné d'un guichet automatique ! Je n'ai jamais fraudé personne. J'ai volé, certes, mais jamais à main armée, et rarement des particuliers — je m'en excuse sincèrement. Je n'ai tué ni père, ni même mère, n'ai jamais eu à me battre, et n'ai aucun kidnapping à mon actif.
Mais au fait, pour quelles raisons un drogué commence-t-il à se droguer? Et pourquoi continue-t-il à le faire ? Simple recherche de sensations fortes ? Hum… « On trouve plus de sensations en attrapant une bonne poliomyélite », comme disait Billie Holliday. Goût de la transgression ? Certainement : il faut toujours faire ce qu'ils disent de ne pas faire (quand j'étais encore à l'école secondaire, un agent de police est venu faire une présentation en classe. Après avoir présenté une grande variété d'échantillons de stupéfiants, tous bien rangés dans une petite valise, il s'est appliqué à nous convaincre de ne jamais en consommer. Je fus dès lors convaincu d'une seule chose : j'allais bientôt, le plus tôt possible, en faire, et de toutes les sortes. Ce qui se produisit effectivement). Mais pourquoi ? Par ennui ? Très sans doute. Mimétisme ? Aussi. Par curiosité ? De toute évidence... Pour étouffer, cryogéniser, toutes émotions qui se présentent. Ça oui. Peut-être par manque de rite, absence de transmission, déficit de sens. C’est aussi une affaire de rythme, de changement de phase, de diversification et de contrôle des tonalités affectives. Et pour faire sécession surtout. M’assurer de ne jamais me compromettre...
Enfin, il y a les prédispositions génétiques. Pourquoi moi, et pas mes frères ? Les recherches scientifiques sur l'auto-stimulation cérébrale de la récompense l'ont montré : si on donne à un groupe de souris la possibilité de stimuler artificiellement leurs circuits de récompense en activant un mécanisme, certaines d'entre elles peuvent répéter compulsivement le comportement presque jusqu’à en crever sur pattes.
Apparemment, je suis cette souris...
Découverte du circuit de la récompense : Olds & Milner, 1954.
À gauche : schéma du montage expérimental
(illustration : E. Force).
À droite : photo du dispositif expérimental
appliqué à un Rat (photo : Olds et Milner).
Transport en commun à Barcelone
En savoir plus sur le fameux bus 38 :
9-Suis-je un parasite sacré?
Autobiographie socio-économique
Pour les marxistes, les banquiers, les statisticiens, les sociologues, les chômeurs et les BS
Les mécanismes de solidarité sociale (allocation chômage, etc.) devront être utilisés à plein, ainsi que le soutien financier d’amis plus aisés. Ne développez pas de culpabilité excessive à cet égard. Le poète est un parasite sacré.
Michel Houellebecq
Je doute que les théories sociologiques en vigueurs suffisent à circonscrire le type d'existence dans lequel je me suis retrouvé engagé. Mon cas se présente comme celui d'un double transfuge de classe inversé. Transfuge qui passe d'abord de classe moyenne à sous-le-prolétariat. Partant d'une famille kétaine de base pour en arriver à une para-marginalité-choisie, solitaire, un peu à la marge des marginaux dans sa pratique du loisir, de l'oisiveté, de l'étude et de l'altération des sens. Cette forme particulière de marginalité pourrait faire penser à une sorte d'« aristocratie ». Quelque chose comme l'aristocratie des héroïnomanes qui ont une bibliothèque... Ou l'aristocratie-punk — pas les punks vestimentaire et capillaire, mais ceux de la rupture radicale et du temps libre.
En second lieu, cette « fluidité de classe » m'a permise de passer de l’« analphabétisme fonctionnel » auquel je me destinais, à l'installation à la périphérie de la culture alphabétique. Avec le retard de l'autodidacte, je me suis approprié comme je le pouvais les armes noétiques des classes supérieures, à l'instinct, en tâtonnant. Armes qu'eux mêmes tendent à délaisser à mesure qu'ils se laissent phagocyter par la classe-moyennée appaltissante et universelle à laquelle nous appartenons tous plus ou moins désormais.
J'ai la chance insigne d'échapper au tripalium. C'est un choix que j'ai fait. Celui de la liberté, mais aussi de la pauvreté qui vient avec. À moins de faire partie de la « vraie » aristocratie — la sanguine, l'héréditaire. Pour ma part, je ne peux vivre autrement que dans une gratuité, que je qualifierais de monacale et studieuse. Un peu à la manière des nobles romains qui pratiquaient l'otium (loisir, oisiveté). Je sais, ce n'est pas les premières figures historiques auxquelles on aurait l'idée de m'associer... Mais les jeux raffinés auxquels ils s’adonnaient étaient sensiblement les mêmes — la philosophie, la poésie, l'écriture, la musique... Domaines de gratuité qui n'ont pas grand intérêt pour la société. C'est pourtant là que se cultive le sublime : le Beau et le Vrai.
Cicéron parle aussi de la réflexion politique. J'échange volontiers la politique contre la danse, qui ne semble pas enthousiasmer les romains outre mesure « Nemo fere saltat sobrius, nisi forte insanit » dit Cicéron quelque part (« Presque personne ne danse à jeun, à moins d'être fou »).
mais parce qu'elles constituent déjà une forme d'accomplissement humain.
permet de se consacrer à ce qui vaut pour lui-même. Il pense souvent à des activités qui cultivent l'esprit et transforment celui qui les pratiqu
Aujourd'hui, les « aristocrates » sont sur le Bien-être Social. Un certain type du moins. Ceux d'une aristocratie décadente et décatie. Quelques happy few anonymes et pathétiques, fantasmant sur une improbable renaissance. Il y a une aristocratie du pauvre, qui ne pratique plus la chasse à courre, mais le vol à l'étalage dans les épiceries et librairies alentours. Au niveau de la sociabilité, mon bien-être est assuré puisque la possibilité m'est offerte de réduire mes interactions sociales au strict minium.
Certes, mon mode de vie m'oblige à fréquenter une poignée de fournisseurs pour le carburant du jour. Ceci implique malheureusement se coltiner la faune qui gravite autour. Toute la cohorte de vantards, égoïstes, ingrats, goujats, mythomanes, voleurs, crosseurs... Des « Hey l'gros » comme je les surnomme. « Moé j'ai des Kontacts », etc. Des préjugés sur les drogués? Oui, je l'assume. Je les connais... On était dans un autre siècle quand j'ai commencé à les fréquenter. D'ailleurs, ce ne sont pas des pré-jugées,ce sont des post-jugés...
Si je me fis à mon vécue, j'ai l'impression d'être seul de ma classe. L'affaire c'est que l'aristocratie des héroïnomanes un peu cultivés, qui s'intéressent à autre chose qu'au poids et au prix, n'est pas le groupe social le plus couru... C'est peut-être l'orgueil du loser qui parle, mais un junkie qui lise admettons, Heidegger, je n'en n'ai pas rencontré un seul. Malheureusement. Une fois j'ai croisé un husserlien, il y a plus de quinze ans. Et encore, c'était un semi-junkie, un intermittent. Mais cette idiosyncrasie radicale est sans doute une illusion démographique : ils sont certainement plus nombreux qu'ils n'y parait les « aristocrates ». Seulement, étant donné leur situation de retrait par rapport aux affaires du monde, on a peu de chance de les croiser, même au cœur des grandes villes.
Sur la scène du théâtre urbain, le junkie est le plus rebutant des personnages, le type infréquentable par excellence, le suspect idéal. Même le clochard est mieux lotis. Serait-ce un signe de distinction ? Les autres drogués eux-mêmes le méprise. Trop distingué? Ainsi au moins, on le laisse tranquille. De temps à autre on s'informe sur les rumeurs au sujet de son décès. Puis, on l'oubli à nouveau. Le toxicomane est un snob. Il emprunte le masque le plus efficace pour échapper à la comédie sociale. C'est une stratégie immunitaire comme une autre : se détourner de l'ignoble vie, dans l'unique but d'avoir l'esprit en paix pour se consacrer à ce qui est considéré comme fondamental. Pour créer le loisir et fortifier les barrières dont parle un parfait gentleman anglais : « L’aristocratie est une sorte de talent naturel, un art de s’y prendre avec la vie […] l’aristocratie exige le loisir autant qu’elle le crée. Ainsi un gentleman peut-il devenir clochard ou mendiant. Il pourra aussi, pour peu qu’il soit affligé de quelque vice curieux, devenir un parasite, un pique-assiette ou un gueux. Jamais il ne pourra devenir commerçant. Jamais il ne pourra devenir financier. La Nature a dressé une infranchissable barrière entre lui et ces professions astreignantes. » (John Cowper Powys).
10-Machine de guerre cryptobiotique
Somatobiographie d'un
extrêmophile extrémiste dandinant et doux
Pour les anthropologues, biologistes, neurologues, généticiens, psychologues
et toxicomanes avertis
Si je ne suis pas mort, c'est que j'ai la vie dure.
Antonin Artaud
Entretient d'Ernestine Langevin avec
la Docteure Gertrude Knoll et Mathieu Rioux
pour la revue Science et Quasi-Vie
ERNESTINE LANGEVIN
Journaliste scientifique pour la revue Science et Quasi-Vie.
DOCTEUR GERTRUDE KNOLL
Biochimiste, neurobiologiste, formée en médecine et en pharmacologie, elle est aussi l’auteure de plusieurs ouvrages remarqués dans le domaine de la morphogenèse, notamment En forme de quoi ? (Flemmarion, 2001). Directrice de recherche de l’École Anormale antérieure durant plusieurs années, elle fonde le Forschungsinstitut für Teratologie de Leipzig avec le Docteur Mladen Biomanovitch. Suite aux ennuis judiciaires que leur valent leurs méthodes peu orthodoxes, Dr Knoll décide de s’installer au Québec pour y créer, en 2015, l’Institut de Recherche en Tératologie.
MATHIEU RIOUX
Présent ici en sa qualité de cas d’étude pour le Dr Knoll.
ERNESTINE LANGEVIN : Le très controversé Institut de Recherche en Tératologie, dont le lieu a su rester secret depuis sa création — et ce, malgré les nombreuses polémiques auxquelles il se trouve confronté — est l’objet de tous les fantasmes. Je sais que vous n’abordez pas facilement le sujet, mais peut-être pourriez-vous profiter de cette tribune qui vous est offerte pour rétablir les faits, clarifier votre position. Seriez-vous du moins disposée à expliquer brièvement, pour nos lecteurs qui se le demandent, ce que vous y faites au juste dans cette mystérieuse institution ?
DR GERTRUDE KNOLL : Il n’y a rien à clarifier. Je suis une scientifique ; les rumeurs et les ragots ne me concernent guère. Quant au reste, les choses se présentent assez simplement : nous étudions toutes sortes de malformations, de mutations structurelles, de divergences morphologiques, anatomiques ou neurologiques chez les animaux, mais principalement chez l’être humain. Nous nous intéressons aux idiosyncrasies, aux performances hors normes, aux résistances inexplicables, etc. L’IRT est un institut expérimental tenu par des spécialistes issus de plusieurs disciplines, qui cherchent à expliquer l’inexplicable, qui avancent donc à tâtons, prennent des risques et s’exposent ainsi au péril de l’erreur ou de l’errance.
E. L. : Monsieur Rioux, comment un artiste inconnu tel que vous — et, permettez-moi de parler franchement, un toxicomane sans emploi salarié, célibataire endurci, un anarchiste en somme — se retrouve-t-il cas d’étude pour l’équipe du Docteur Knoll ?
MATHIEU RIOUX : Hum… Pour comprendre, il faut remonter en amont, jusqu’à une certaine soirée… Je suis en train de chercher quelque chose sur un petit bout de carton éméché. C’est la liste de mes contacts. Je me demande : qui, parmi mon entourage, serait partant pour venir tester ma nouvelle invention : la rave baroque ? La première candidate est trop maganée parce qu’elle a mélangé les alcools à son party de bureau du 25 (je précise qu’on était rendu le 28 et que la fille a vingt ans de moins que moi). J’avais envie de lui répondre : « Ciboire, moi, je n’ai pas dormi de la nuit, j’ai fumé un gramme et demi de crack au p’tit déjeuner, j’ai déjà pris une dizaine de Dilaudid, je n’ai rien avalé de la journée et je viens de m’envoyer un Xanax en arrière d’la cravate. Ben, je commence une rave drette là si quelqu’un est capable de me suivre… » Mon option numéro deux a carrément les premières mesures de L’Art de la fugue tatouées sur l’épaule ! C’est sûr qu’elle va venir… Mais elle m’apprend qu’elle vient de pondre un quatrième marmot, qu’elle est épuisée, etc. J’avoue qu’avoir un être vivant dans le bide, un prochainement sortant qui t’écrase le microbiote… Je m’incline. Enfin, une troisième décline mon invitation parce que la dernière fois que je l’ai embrassée, j’aurais, je cite : « débalancé sa flore buccale ! » Ciboire, je ne suis pas radioactif tout de même !
DR K. : Heu ! Permettez-moi, à ce stade, de rester prudente…
M. R. : Mais sérieusement, docteur, j’ai toujours trouvé les autres tellement moumounes… Il n’y a jamais personne qui est capable de me suivre. C’est l’histoire de ma vie : quand les autres vont dormir, j’ai toute une autre « journée » qui commence… Et souvent j’en avais eu une avant qu’ils se lèvent… Ils sont toujours fatigués, les autres : « lendemain de veille ». Ils doivent récupérer de la prise d’une quantité infinitésimale de drogue ; ils font des siestes, ils se plaignent de leur flore buccale, intestinale, anale, capillaire… Avec mon demi-siècle dans la carcasse, je continue à faire ma sortie annuelle pour aller danser durant trois jours dans un festival techno. C’est mon côté coccinelle (voir La rave des coccinelles). Même ceux qui ont la moitié de mon âge sont incapables de tenir la cadence. Ce soir-là, ça m’a frappé comme une évidence : ce ne sont pas les autres qui sont moumounes, c’est moi qui ai un corps d’élite ! Ce corps qui n’a l’air de rien, qui pendouille de partout, avec un pied bot et une jambe en train de faire sa mue (mon côté serpent) ! Ce « corps en chantier », criblé de gales, de crevasses, de cicatrices, de rougeurs et de protubérances, est en réalité une véritable machine de guerre, un dispositif charnel aux performances accrues, une enclave néguentropique métaboliquement intoxiquée… Je ne suis jamais malade ! Et si jamais je le suis, ça se guérit tout seul.
J’ai guéri mon asthme en commençant à fumer ; l’ophtalmologue m’a prescrit des lunettes, que j’n’ai jamais mises, et quelques années plus tard, ma vue était optimale ; on me diagnostique une infection des gencives ? Au rendez-vous annuel suivant, aucune trace ; j’ai l’hépatite C, elle se résorbe toute seule, etc. Je viens de me souvenir qu’on m’avait proposé de photographier mes dents pour servir de modèle dans des prospectus. C’est mon côté dauphin : mes dents sont parfaitement alignées, à part ma canine 13 qui jure imperceptiblement ! Là, je sais que vous vous dites : « Ça ne serait certainement plus le cas aujourd’hui, hein ! »
E. L. : Ouin, ça serait plutôt pour le prospectus sur les ravages des drogues et de la cigarette sur les dents...
M. R. : La dernière fois qu’on a mesuré mon cœur au repos, il battait à quarante-quatre pulsations par minute ! Le ratio d’un athlète olympique. Ce n’est pas normal pour un gars qui ne prend aucunement soin de lui-même. Le constat s’impose donc : j’ai hérité d’une génétique exceptionnelle. Le brassage des deux lignées dont je suis issu a provoqué un hapax génétique. Cette solide constitution me vient de mon grand-père paternel, un robuste fermier qui pétrissait lui-même sa pâte à pain, et de ma grand-mère, qui a pondu quatorze avortons viables et qui allait encore faire réparer la tondeuse à pied, passé soixante-quinze ans. Du côté maternel, c’était plus intello, c’était Montréal — mon grand-père travaillait pour La Presse. Typographe, je crois. Ma grand-mère faisait de la peinture. Fumer et peindre. L’atavisme a certainement joué un rôle… Mais bon, j’étais peut-être complètement dans le champ avec mon délire sur le corps d’athlète. J’avais besoin de l’avis d’une experte. J’ai fait quelques recherches et suis tombé sur l’Institut. D’après ce que j’en ai lu, ma problématique semblait bien s’imbriquer avec les investigations du Dr Knoll — surtout la partie sur la kétamine qu’elle faisait prendre à ses patients… N’est-ce pas, docteur ? Bref, c’est dans ce contexte que nous nous sommes rencontrés.
Dr K. : De notre côté, nous n’allions pas refuser un cas aussi singulier. À l’époque, nous étions à la recherche d’individus en Inde qui, selon nos informations, pourraient rendre leur propre corps invisible, léviter, acquérir la force d’un éléphant, ce genre de chose. Notre quête stagnait ; on nous tournait en bourrique. Ou alors ces êtres d’exception ne voulaient pas être découverts…
E. L. : Pour ma part, ce qui m’a frappée — et même clairement rendue jalouse — ce ne sont pas vos auto-guérisons, c’est votre âge ! Tous les collègues à qui je l’ai révélé n’ont pas voulu me croire.
M. R. : Je sais. Encore récemment, j’ai croisé un gars qui pensait que j’étais dans la vingtaine ! Alors que j’aurais pu être son père. J’adore le moment où les gens me demandent : « C’est quoi votre secret ? » Crack, morphine, psychotropes, cigarette, pas d’exercice, très mal bouffer, peu dormir. La recette est simple.
E. L. : Habituellement, on appelle cela l’autodestruction…
Dr K. : La faculté d’auto-guérison spontanée et surtout la juvénilité apparente de M. Rioux peuvent en effet surprendre, vu la manière dont il traite son organisme. D’après ce que nous avons pu en comprendre, son corps aurait développé une capacité à réparer les cellules plus rapidement et à éliminer celles qui sont endommagées avant qu’elles ne vieillissent.
M. R. : Moi, ce qui m’a étonné, c’est d’apprendre, par vos propres tests, que mon cœur, et surtout mes poumons, sont en « excellent état » ?! Alors que je ne fais sweet fuck all d’'exercice et que je fume quotidiennement depuis plus de trente-cinq ans…
Dr K. : En vous voyant arriver, et après vous avoir questionné sur vos habitudes de vie, j’admets que je ne m’attendais pas du tout à de tels résultats. Nous croyons que votre corps a développé une espèce de capacité à recalibrer ses organes et ses systèmes pour les garder en état de fonctionnement optimal. Vos poumons se sont adaptés de façon à filtrer plus efficacement, et ce, malgré la cigarette — dans votre cas, devrait-on dire à cause d’elle ? Votre cœur a appris à battre plus lentement pour économiser son énergie et devenir plus efficace.
M. R. : Mais comment ai-je pu ne pas attraper cinquante-six cancers ? Passer à côté des overdoses, des infections du sang, des abcès ? Je ne comprends même pas comment je peux être encore en vie. Je fais absolument tout ce qu’il ne faut pas faire. C’est totalement injuste pour les joggeurs qui ont un abonnement à la gym, font du yoga et mangent des graines…
E. L. : Je confirme…
M. R. : Mon alimentation est absolument exécrable — vous ne me croiriez même pas si je vous disais de quoi je me sustente. En fait, je m’en tiens aux quatre familles alimentaires : le pain, les céréales, les biscuits et les produits laitiers… Je bois une douzaine de cafés par jour, dont un juste avant de me coucher ; je dors trois, quatre heures par nuit, en faisant deux, trois nuits blanches par semaine, et à part danser sur Bach et monter quotidiennement en Haute-Ville chercher ma dope, je ne fais aucun effort physique. Malgré tout cela, je n’ai encore jamais rencontré un seul spécimen d’Homo sapiens qui puisse me suivre — dans la musique, la danse, l’écriture, la peinture, le sommeil, et même le sport parfois. Ça ne paraît pas, mais je suis quelque chose comme un extrêmophile, un post-sapiens, un mutant, un pseudo-vivant, un anthropoïde mi reptilien mi dilaudien, sur un fond diffus de morphine et beaucoup de dopamine.
Dr K. : Vous êtes, à n’en pas douter, un post-humain, ou en passe de le devenir, engagé dans un processus de mutation spécifique. Vous possédez une sorte de don caché d’adaptation extrême qui est assez troublant et fait de vous ce que nous pourrions bien appeler, oui, un extrêmophile humain. Votre corps semble avoir acquis la capacité d’optimiser l’utilisation de ses ressources tout en gardant des performances maximales. Nos recherches n’en sont qu’à leurs balbutiements et de nombreuses zones d’ombre subsistent : sommes-nous devant la mutation accélérée d’un seul individu, ou devant le développement d’un nouveau phylum ?
E. L. : Si je puis me permettre, vous me faites penser à ces micro-organismes qu’on appelle les tardigrades, qui sont connus pour leur capacité à survivre à peu près à tout — ce qui pourrait d’ailleurs être à l’origine même de la vie sur Terre. Les tardigrades posséderaient entre autres une résistance exceptionnelle à de nombreux produits toxiques, grâce à la « chimiobiose », une réponse immunitaire à de hauts niveaux de toxines environnementales…
M. R. : J’hallucine ou elle vient de me traiter de tardigrade ! Je le prends comme un compliment, puisque je ferais alors partie du superphylum des Ecdysozoa. Je me retrouverais donc avec mes chers nématodes…
Dr K. : Ai-je besoin de préciser que M. Rioux possède évidemment sa propre forme de chimiobiose ? L’adaptation aux conditions hautement toxiques de notre environnement fait d’ailleurs partie de nos principales hypothèses de travail.
M. R. : Ahhh, docteur, j’ai un passage parfait à vous réciter. C'est du philosophe Paul B. Preciado : « La subjectivité moderne, c’est la gestion de l’auto-intoxication dans un environnement chimiquement nocif. Ainsi, par exemple, fumer dans la métropole électrique, devenue nucléaire, est simplement une façon de se vacciner contre l’empoisonnement environnemental par inoculation homéopathique. La bataille de la subjectivité moderne est avant tout une lutte pour l’équilibre immunitaire. L’ingestion de drogue ou la psychanalyse sont des parcs expérimentaux où l’on apprend à vivre dans un milieu de plus en plus toxique. » Je crois beaucoup à cette inoculation homéopathique, à cette urgence de s’adapter aux nouvelles conditions environnementales. Enfants de l’Anthropocène, nés au cœur de la sixième extinction de masse, nous sommes tous à la recherche d’une méthode pour continuer à vivre dans l’atmosphère toxique du régime post-industriel. Peut-être que mon corps ne fait que chercher des manières inusitées de survivre.
Dr K. : En médecine, nous utilisons le terme « hormèse » lorsqu’une petite dose de stress, ou quelque chose qui devrait être nocif, finit par avoir un effet bénéfique. Dans certaines conditions, cette nocivité pousse l’organisme à s’adapter et à devenir plus fort. Il y a manifestement quelque chose de cet ordre qui se passe dans votre cas. Ce qui devrait vous affaiblir vous rend plus résistant. C’est une faculté précieuse dans le monde décrit par Preciado. Nous devons tous nous adapter aux rudes conditions de notre environnement. Outre la pollution atmosphérique due aux combustibles fossiles, la destruction de la biosphère par l’activité industrielle et la consommation humaine débridée, nous subissons les effets néfastes d’une production industrielle de substances toxiques. Le cycle géologique nécessaire à la désintégration de certaines substances dépasse l’échelle biologique d’une vie humaine… En biochimie environnementale, on parle carrément de forever chemicals (produits chimiques éternels).
M. R. : Emmenez-les, vos forever machin, je vais m’en faire une petite boule et m’en fumer une puff au petit déjeuner…
Dr K. : Sans commentaire… En s’exposant à des micro-doses constantes de stress environnemental, votre corps a trouvé le moyen de muter en quelque chose de plus robuste. D’où l’intérêt de l’étude que nous menons qui, nous l’espérons, permettra de mieux comprendre les manières insolites de résister aux diverses agressions. Ce qui pourrait s’avérer utile pour des millions de personnes.
M. R. : Ah, moi si je peux aider...
Pour lire la suite de l'entretient somatobiographique :
11-Icônothèque apolitique
Sémiolo-biographie-gustativo-tactile
Pour les égyptiens, les structuralistes et les analphabètes fonctionnels
La décadence c’est quand on commence à faire des choix qui ne sont pas favorables à soi-même.
Nietzsche
12-Survivre en régime pharmacopornographique
Quasi-biographie pétro-sexo-raciale
Pour les dysphoriques en tout genre
Je souffre, je désire, je doute, j’ignore ; ce sont toujours des manières de dire que ce que je suis ne me satisfait point, se passe de ma permission pour être moi ; ce que je suis, je le subis.
Simone Weil
PÉTRO
Je n'ai jamais eu de permis de conduire. J'ai conduis une seule fois... un scooter. Toute la famille était rassemblée pour voir le jouet flambant neuf de mon ami. « Veux-tu l'essayer Mathieu? » Même pas dix mètres plus loin, je me suis planté en scratchant toute la peinture sur l'asphalte devant le patriarche qui venait d'acheter la machine.
SEXO
Je suis en andropause.
Enfin. Quel soulagement. Un immense poids s'est enlevé de sur mes épaules. Je ne me suis jamais senti aussi libre et léger. Comme disait William Burroughs :
« Si quelqu’un inventait un médicament non pas pour stimuler le désir sexuel mais pour l’éliminer, il ferait une fortune. »
RACIALE
Caucasien, cinquantenaire, mâle, hétérosexuel, cisgenre.
Formulé ainsi, on dirait une liste de maladies ! Je coche toutes les cases. Ça ne pourrait pas être pire.
Mais qu'est-ce qu'on s'en fout à la fin de la couleur de mon épiderme? De mon àge? De mon orientation sexuelle? Et de celle des autres?
Hommage à Paul B. Preciado