T'attaches ta tuque avec qui ?

Dominic Legault est l'un de ces musiciens avec qui l'évidence fut immédiate. Une de ces rencontres comme on en fait deux ou trois dans une vie. On pouvait jouer n'importe quoi sans avoir besoin de se parler ou de préparer quoi que ce soit. C'est le genre de gars qui ne prend aucune drogue, mange des herbes et des noix, boit des tisanes étranges, s'étonne de tout, pose des questions partout où il va et a gardé un rire d'enfant. Le genre qui tanne ses peaux de chèvre lui-même pour fabriquer ses propres djembés, qui décide un matin d'apprendre le circular breathing pour mieux jouer de ce didgeridoo qu'il vient d'acheter, et qui pratique obstinément durant des jours jusqu'à ce que ça rentre — ou que ça sorte, devrais-je dire. En fait, que ça rentre et ça sorte en même temps. Bref, Dominic est un chercheur, un fouineur, un fureteur, qui est toujours à l'affût de nouveaux instruments, qui achète toutes sortes de microphones et maîtrise les technologies à mesure qu'elles sortent. Un compositeur qui écrit des partitions de piano rigoureuses, aussi bien qu'il fait couiner sa clarinette basse en improvisant en mode free jazz, un instrumentiste qui maîtrise l'accordéon et le pump organ aussi bien que la basse fretless et la slide guitar... Un gars plein de ressources qui connaît la mécanique, le tricot, les plantes, les animaux et encore tant d'autres domaines.


C'est lui qui m'a initié au jazz (Thelonious Monk, Charles Mingus, Erich Dolphy, etc.), et à la musique de l'Inde (notamment la tradition carnatique, avec Ramnad Krishnan que j'écoute encore régulièrement et qui a eu une place importante dans la constitution de ma sensibilité musicale). Il m'a aussi fait découvrir Captain Beefhart et Tom Waits, m'a traîné dans les concerts de musique actuelle et les workshops du Now Orchestra. Très différents l'un de l'autre, nous nous rejoignions sur l'essentiel et avons bien goupillé dès le premier jam*. Nous étions les deux membres les plus motivés de Mud Puddle. Après les pratiques, nous allions travailler de longues heures pour notre duo Jaune Orange. Puis, quand Dominic partait se coucher, la journée de DJ Rude Ruth commençait pour moi. Notre collaboration fut la plus productive de ma vie. La dernière année, à Penticton, nous allions toutes les semaines dans un open mic jouer un petit concert où nous osions absolument tout : du folk pornographique, des covers de Björk ou de Bob Dylan, des déguisements, du bruit, des cris stridents, de l'improvisation sans concertation préalable, mais aussi des compositions de vingt minutes où chaque note était travaillée... Ce laboratoire hebdomadaire fut un élément essentiel de ma formation musicale.

Aux dernières nouvelles, Dominic était dans le nord de Victoria en train d'apprendre à édifier les fondations d'une maison, puisque son projet du moment était de se bâtir une demeure de A à Z. C'est dans l'ordre des choses.


*J'ai raconté ailleurs, les circonstance de ce jam, dont il reste une trace grâce à l'esprit méthodique de Dominic.

Jaune Orange, chez Dominic à Penticton, juste avant la séance d'enregistrement de Portage.