Pourquoi se faire poignarder sans raison est une bonne chose
A mesure qu'il voit du pays, c'est lui-même qui vaut mieux la peine d'être vu. Il se fait chaque jour plus riche de tout ce qu'il découvre.
André Suarès
Je viens d'arriver à Penticton, en Colombie-Britannique. Je voyage seul et ne connais personne. Comme souvent, grâce à ma guitare, dont je joue constamment, je fais la rencontre de Laurel, une grande rousse imposante et énergique. On discute quelques minutes, on rigole, on essaye un petit riff. Au moment de se quitter, elle me donne son numéro de téléphone. Plein de gens nous donnent leur numéro en voyage, mais on ne rappelle jamais…
Quelques jours plus tard, je me fais poignarder dans un parc. Je suis avec un groupe de voyageurs québécois au Bandshell, une scène avec un dôme pour nous couvrir de la pluie. Tout le monde est allongé dans son sac de couchage, ou déjà endormi, sauf moi et un autre quidam. Trois Amérindiens complètement ivres surgissent. Mon acolyte semble flairer tout de suite que ça va mal tourner et tente dès lors la stratégie de la connivence : « Nice car. Is it for sale? », etc. Un des nouveaux arrivants veut manifestement en découdre. Il dirige donc son attention vers la seule cible restante : moi-même. Mauvaise place, au mauvais moment : « Was it you I picked up hitchhiking yesterday? » Je n'ai jamais vu ce gars de ma vie. « Yes, it’s you, you look like a faggot. » Direct, je me prends un coup de couteau superficiel au niveau du cœur, et un autre beaucoup plus grave sur le côté de la jambe, au niveau du tibia. Le sol de la scène se couvre de sang. Tout le monde panique. Moi, je fais des blagues en appuyant autour de la plaie sur ma poitrine : « Look, it sounds like Rice Krispies »…
Le lendemain, à l’hôpital, je fais moins le malin. Le nerf est sectionné. Une des pires douleurs répertoriées selon le médecin. On me donne accès à un interrupteur avec un gros bouton rouge. J'ai droit à une giclée intraveineuse athlétique de morphine toutes les douze minutes. Je tombe dans les vapes : les rêves et la réalité se mélangent. C'est le narcotique le plus puissant que je n'aie jamais pris. Mais la douleur redevient insupportable au bout d'une dizaine de minutes. Je presse alors sur le bouton comme un taré… Deux minutes plus tard, boom ! La giclée superlative…
Le contraste entre la douleur et les soulagements aux quarts d'heure — d'autant plus soulageants que la douleur est extrême — offre une certaine compensation au junkie en herbe que je suis. Mais après quelques jours de ce cycle, on m'annonce que, n'étant pas propriétaire d'une carte d'assurance maladie en bonne et due forme de la province, il va falloir que je libère le lit et que je retourne chez moi… « Chez moi ?! Mais c'est à 4 500 km d'ici ! Je dors dans la rue, je suis seul, je ne connais pas un chat ici ! » « No, I don't have family here… » Autre bonne nouvelle : ils ne peuvent pas non plus continuer à me fournir en morphine au-delà de la semaine que je viens de passer. Le projet est tout simplement de me renvoyer d'où je viens, en chaise roulante, avec un petit pot de codéine !!!
C'est alors que je me souviens de Laurel : « Call me if you need anything. » O.K., I need d'être hébergé gratuitement en état de convalescence avec ma chaise roulante… Il s'avère que Laurel habite en colocation avec plusieurs personnes dans une grande maison. Une sorte de communauté de hippies qui, manifestement, fournit la ville entière en cannabis. En me fiant au trafic qu'il y a là-dedans, c'est ce que j'en conclus : ça entre, ça sort, il y a toujours plein de monde, des soupers, des fêtes… Les premiers jours, on m'a littéralement installé au milieu du salon avec la patte accrochée au plafond. Les visiteurs se demandent qui est ce convalescent qui baragouine un anglais approximatif avec l'accent exotique d'un pays lointain et prend toute la place dans le salon. J'ai l'impression d'être une attraction, un monstre de foire. Mais je ne vais pas me plaindre. Ces gens m'ont sauvé les miches en me proposant de m'installer dans leur salon.
La maison des « hippies » de Penticton qui m'ont accueilli sans me connaître.
Quelques jours plus tard, Laurel, qui est une véritable sainte à sa manière, eut la délicatesse de m'installer dans sa chambre. Je passe mes journées au lit à essayer de peindre avec ce corps affaibli, et à parler avec les enfants qui manifestent évidemment beaucoup de curiosité à mon égard. Comme souvent la fin de semaine, j'entends mes hôtes jouer de la musique avec des invités dans la cave. Mais ce soir, je me sens un peu mieux. Je descends péniblement les marches avec mes béquilles, emprunte une guitare, et je m'incruste dans l'improvisation. Les semaines de douleur, la fatigue due aux nuits blanches, les jours sans jouer de musique, poussent mon corps aux limites de la fleur de peau. Tout se cristallise dans le solo que je prends sur la ritournelle que Dominic est en train de jouer au piano. Dès les premières notes, toute la frustration, les désirs refoulés, les regrets de ne pas être descendu plus tôt, la solitude des dernières semaines, la tristesse accumulée, l'adrénaline, la jubilation de révéler ma légitimité en tant que musicien, le panache que cette entrée en scène m'a demandé, tout cela s'effondre pour laisser place à la pure émotion, à la jouissance presque sexuelle d'un échange mélodieux et gestuel avec d'autres musiciens.
Dominic, toujours sur la coche et parfaitement organisé, avait déjà pris l'habitude de tout enregistrer. Je suis donc en possession d'un enregistrement partiel de ce premier jam avec quelques-uns des membres de ce qui allait bientôt devenir Mud Puddle. Avec le recul, je me demande si cette improvisation n'est pas ce que nous avons fait de mieux... Scott, le bassiste, improvise des lyrics qu'on croirait tout droit sortis de Howl de Ginsberg et les chante avec la voix du Jim Morrison de la fin. Dominic mène la danse avec un thème qu'il vient de trouver sur son Wurlitzer. Larry tient discrètement le beat sur sa batterie, alors que j'arrive inopinément, comme un cheveu sur la soupe. Le morceau se construit tout seul, sans anicroche, comme si on l'avait toujours joué ensemble. Il manque l'entrée de Mike à la trompette sur l'enregistrement : à l'époque, on devait encore tourner les cassettes de bord...
Le langage musical étant mieux adapté à ma nature pour faciliter mon intégration au groupe, je crois pouvoir dire que c'est grâce à cette improvisation que le groupe m'a accepté. À tel point qu'on a décidé d'en partir un de groupe. Un groupe de musique. Le soir même, c'était plié. On a commencé à pratiquer régulièrement. Chacun emmenait des idées, des ébauches, qu'on travaillait ensuite ensemble. J'ai vite retrouvé le plaisir de jouer avec d'autres individus : l'improvisation, les questions-réponses entre instrumentistes, l'émulation, l'altérité, les éclats de rire, et tout ce qui entoure la musique en tant que telle : les réflexions constantes, l’imagination débridée, les rêveris, le mode de vie...
Prestation du titre Rhubarb, lors d'un spectacle dans une localisation inconnue. L'une des deux compositions qui partent de mes riffs de basse — ceux que je préférais jouer.
Un autre soir, alors que je suis encore physiquement dans un sale état, et que je porte toujours ma prothèse, quelques personnes proposent une soirée cinéma. Le film s'intitule Trainspotting ! Je me glisse laborieusement dans un coin pour regarder avec les autres. Après visionnement, le consensus est général : toutes les personnes présentes dans la salle ne toucheront jamais à l’héroïne, ou à quoi que ce soit qui s'en approche. Chacun est dégoûté, choqué, révulsé... Le lendemain matin, moi, je suis en train de faire du stop avec mes béquilles dans la neige... Le film m'a tellement donné envie de m'en faire un, que je suis prêt à traverser la province en bravant le froid avec mes béquilles pour me procurer une dose à Vancouver...
Le célèbre carrefour de Hope, entre la vallée de l'Okanagan et Vancouver, ou tous les « hitchhikers » sont restés pris durant des heures au moins une fois.
Dans les souvenirs que j'ai de mon bref passage à l’hôpital, je me rappelle vaguement d'un officier de police qui me faisait signer des papiers. J'étais alors dans un état de faiblesse avancé, j'avais perdu beaucoup de sang et j'étais complètement sonné par la morphine. Mais quelques mois plus tard, je reçus par la poste un chèque pour la coquette somme de 4 000 $ ! Ce que cet agent de police m'avait fait signer était en fait un formulaire « victim of a crime », qui me donnait visiblement droit à une compensation financière. On m'avait conseillé de poursuivre la communauté autochtone de Colombie-Britannique ! J'aurais pu, me disait-on, obtenir une somme considérable par ce biais. Mais j'avais vingt et un ans, j'étais un vagabond, et n'avais aucune envie de m'embarquer dans un procès chronophage et éprouvant. C'était derrière moi, je n'en gardais ni ressentiment, ni inconvénient, mis à part le fait que je ne pourrais plus jamais lever mes orteils vers le ciel, que le dessous de mon pied était constamment engourdi et que cette blessure signait la fin de ma carrière de skateux.
Sans y croire une seule seconde, plutôt comme une blague, j’entrepris d'écrire une lettre à l'organisme qui m'avait si généreusement octroyé ces quelques milliers de dollars : « je suis traumatisé par les couteaux, j'ai peur des Indiens, je fais des cauchemars la nuit », etc. On ne sait jamais... Quelques mois plus tard, je reçois un courrier m’annonçant que 6 000 $ seront rajoutés à la somme initiale ! J'écris directement une seconde lettre... Mais entre-temps, il s'est passé beaucoup de choses. Notamment qu'après avoir écumé tous les bars et salles de fête de la vallée de l'Okanagan, décision fut prise par le groupe d'aller tenter sa chance à Vancouver. Et surtout, entre-temps, j'avais reçu mon chèque de 10 000 $... Et cette fois, ils ne se sont pas contentés de la lettre : ils m'ont convoqué en personne pour un entretien dans leur bureau. Je n'ai aucun souvenir de cette rencontre, mais je sais que je me suis pointé complètement défoncé, et que je suis pas mal moins bon menteur à l'oral qu'à l'écrit.
Ce fut la fin de ma carrière de victime.
Concert dans un bar miteux. Localisation inconnue.
Après avoir joué un peu partout dans la vallée de l'Okanagan, nous avons l'impression d'avoir fait le tour. Les trois générations du band se retrouvent donc colocataires dans une petite maison à la périphérie du centre-ville de Vancouver. Moi qui faisais déjà des allers-retours Penticton/Vancouver de plus en plus fréquents, je savais exactement quel sort m'attendait en déménageant dans la capitale nord-américaine de l’héroïne avec 10 000 $ en poche. Je connaissais exactement mon destin. Une petite voix me disait que j'allais persévérer, y mettre les efforts — personne ne devient accro en prenant des narcotiques de temps en temps. Il faut s'y atteler avec méthode, en prendre tous les jours durant quelques mois consécutifs avant d'atteindre le point de non-retour.
C'est le sens du projet de DJ Rude Ruth — documenter l'intégralité du processus :
L'initiation
L'expérimentation
L'appréhension
Le mode de vie
La surdose
Le sevrage
La réhabilitation
La nouvelle vie
Les sept albums et demi de DJ Rude Ruth...
ENCART PUBLICITAIRE
Contrairement à ce qu'on pourrait penser, avec l'argent j'ai tout de même assuré : 8 000 $ sont partis le premier jour en instruments de musique : un violoncelle, un saxophone, une steel guitar, une basse fretless et un 8-tracks pour enregistrer le tout. Je n'avais jamais vraiment enregistré de ma vie, mais j'ai tout de suite été à l'aise avec cette activité. J'étais dans mon élément. Sans que ce soit réfléchi, j'ai immédiatement dépassé le simple enregistrement des instruments de musique. Je captais les bruits qui m'entouraient, les objets, les ambiances, les animaux, les événements, les voix des gens, afin de les incorporer à mes projets musicaux. Je n'ai jamais pu faire autrement depuis.
Somme toute, cet événement tragique a eu des conséquences positives dans ma vie. Mis à part le fait que j'ai dû cesser de faire du skateboard et que je boite légèrement, je n'ai tiré que des bénéfices de cette affaire. Après cette péripétie, ma vie a pris un virage déterminant. J'ai rencontré des gens qui ont eu une grande influence sur la suite et j'ai pu m'équiper en instruments de musique, comme je n'aurais jamais pu le faire sans cet incident.