Trente-huit junkies 

chez les gitans

À première vue, l’autobus numéro 38 à Barcelone ressemble à n'importe quel autre autobus de cette ville. Mais un examen un peu plus approfondi laisse apparaître quelques caractéristiques suspectes. D'abord, contrairement à ce qu'on pourrait attendre, le transport y est gratuit. Un privilège dont aucun autre véhicule ne jouit. Ensuite, il y a un gardien de sécurité armé à l’intérieur. Et si on observe attentivement les passagers, on a tôt fait de remarquer qu'il s'agit en réalité d'un groupe constitué exclusivement de junkies. Des junkies venus de toutes les grandes capitales d'Europe, des punks de Londres, des hippies hollandais, des lesbiennes suédoises, des Arabes, des Américains, deux Québécois... Tous vont au même endroit et pour faire la même chose : acheter de l’héroïne chez les Gitans. Il y a tellement de junkies à Barcelone que la ville met carrément un autobus gratuit à leur disposition. Je n’ai vu ça nulle part ailleurs.

À une quinzaine de minutes en dehors de Barcelone, sur le bord de la B-10 (Ronda Litoral), dans la zone franche, entre les installations portuaires, les murs de conteneurs et le cimetière de Montjuïc, se trouve Can Tunis : quelques petites cabanes de béton disposées en cercle au milieu d’un champ de seringues qui s’étend à perte de vue. C'est là, perdu dans cette hétérotopie, au centre d'un terrain vague abandonné, que plusieurs familles de Gitans font rouler l'économie parrallèles avec la vente de caballo (héroïne)...


 Aperçue de Can Tunis : dans chaque petite cabane, une famille de gitans où la mama sortait la caballo (héroïne) de sa brassière.

On ne se rend pas compte sur la photographie, mais le terrain vague est recouvert de seringues à perte de vue.

Réduction des méfaits à Can Tunis.

La police n’entre jamais dans le village ; sinon, elle se ferait canarder par les Gitans. Pour une fois, c’est comme dans les films… De temps en temps, elle se paie donc le power trip de se garer juste devant la sortie de l’autobus, de manière à ce que les passagers ne puissent pas s’échapper, ce qui leur permet d'arrêter tous ceux qui ne sont pas de la place, ceux qui ont de gros sacs de voyage sur le dos. Autrement dit : Geneviève et moi…

C'était un vendredi lorsqu'ils nous ont arrêtés. Nous avons donc passé toute une fin de semaine en prison avant de pouvoir passer devant le juge – qui, soit dit en passant, nous a libéré sur le champ. Deux jeunes canadiens? Est-ce une blague? Il ne savait pas quoi faire de nous. Les récipiendaire d'un passeport canadien semblaient jouir à ses yeux d'une relative impunité. Ça passe bien le passeport canadien, c'est plus ou moins universelle.  Lors de l'arrestation, j'ai été étonné que les officiers nous laissent tranquillement terminer notre injection avant de nous embarquer. Il n'y a pas si longtemps, c'`tait encore la police de Franco (je les ai vus opérer lorsque l'individu qu'ils interpellent est un basané). Ça fait toujours drôle de donner des pichenettes sur sa seringue pendant que deux officiers de police t’attendent. Et je laisse imaginer à tous ceux qui paranoyent sur les flics, quel genre d'ambiance on expérimente en scilant des oreilles sur la banquette arrières d'une voiture de la 

 Policia de la Generalitat... 

Les jours « normaux », ceux où les flics nous laissaient passer, c'étaient les enfants gitans qui nous accueillaient par des cris et des coups de bâton. C'est pourtant nous qui payiais leurs Nike et les colifichets en or de leurs parents.

Chacun son bus... 

 Le Merry Band of Pranksters avait Furthur, le mythique bus des acid tests...

 ...nous, on avait le non moins mythique bus 38 de Barcelone. 

C'est Blaise Pascal qui a inventé le  premier réseau de transports en commun  au monde, avec ses carrosses à cinq sols, en 1662. 

Le bus de Montgomery (Alabama) dans lequel Rosa Parks a refusé de céder sa place à un blanc en 1955. 
Photo : Jeff Kowallsky 

Précision : je parle ici de Barcelone tel que je l’ai connu au début du siècle. Je sais que Can Tunis a été rasée en 2006, pour l'avoir moi-même constaté à mes dépens. J'avais convaincu ma futur épouse de venir avec moi en voiture à partir de la Suisse, mais quand nous sommes arrivées au fameux village dont je lui avais tant parlé, il avait tout bonnement été rayé de la carte. Une track de chemin de fer passait désormais en plein milieu de l'ancien emplacement. Les Gitans ont longuement négocié leur départ, et j'ai entendu dire qu'ils auraient obtenu d'être relogés dans de luxueuses demeures en échange. Je ne sais pas si c'est vrai.