L'oubli de la fugue
une chronique musicalement augmentée
Nous vous invitons a agrémenter votre lecture en écoutant la sélection musicale proposée. Les extraits ne sont pas proposés comme une sorte de trame sonore du texte, mais comme des éléments didactiques permettant à ceux qui ne connaîtrait pas certaines formes musicales d'en avoir une compréhension plus claire et immédiate. Il suffit de cliquer sur les liens (BWV). Profitons-en pour dire que BWV est, en allemand, l'acronyme de Bach-Werke-Verzeichnis, « Catalogue des œuvres de Bach ».
« Ce ne peut être que le diable ou Bach en personne. »
L’organiste du village
Une première mélodie célibataire rencontre une autre mélodie... Une question est posée. Une réponse est donnée. Il semble y avoir un problème, une dispute... Ou est-ce un secret ? Une invitation ? Une déclaration d’amour ? Dans une succession de questions et de réponses, un dialogue s’engage, un partage, une co-respondance... Et voilà qu’elles s’enlacent maintenant ! Elles s’embrassent… dansent... Elles semblent s’éloigner là. Elles s’évadent... ELLES SONT EN TRAIN DE FAIRE UNE FUGUE !
Toute la musique que vous écoutez aujourd’hui, ou presque, est constituée en gros d’une ligne mélodique simple et d’un accompagnement sous forme d’une suite d’accords. Mais il y a une autre manière de composer, tombée depuis longtemps en désuétude – avant même la musique classique –, celle employée par Jean-Sébastien Bach et ses prédécesseurs, le contrepoint : l’art de faire chanter plusieurs mélodies simultanément. La fugue étant la forme la plus achevée de la discipline et Bach le maître incontesté.
Comme une énigme à résoudre, chaque fugue est une sorte d’équation, un trajet pour sortir d’un labyrinthe. Le thème(1) se présente comme un problème dont il faut trouver la solution. Les voix se superposent harmonieusement, collaborent pour trouver une voie hors de ce dédale qui s’édifie à mesure qu’elles progressent. En grand ordonnateur de cette féérie mathématique, Bach agit tel un méta-ordinateur biologique qui, sans même avoir à trier toutes les combinaisons possibles, parvient immanquablement à découvrir la solution optimale, la plus concise, la plus élégante. C’est ce que d’aucuns appellent le génie.
Trêve de métaphore. Comment cela fonctionne-t-il concrètement ? Au commencement il y a toujours une première voix, qu’on nomme le sujet (ou dux, le « conducteur ») : une mélodie énoncée seule et nue, une note à la fois, sans aucun accords (trois notes ou plus), ni même de double son. Lorsque terminé, le sujet est repris, comme en écho, mais transposé dans une autre tonalité, ce qui donne la réponse. En même temps, par-dessus la réponse, commence une nouvelle voix qu’on appelle le contre-sujet. Si on devait ajouter une troisième ligne mélodique à ce dialogue, on parlerait d’une fugue à trois voix (Vous allez tout comprendre en regardant la petite vidéo d’animation que vous trouverez plus bas. Chaque voix a sa couleur) . En principe il n’y a pas de limite, mais disons qu’avec la fugue à six voix on n’est pas mal au taquet. Pour les dix doigts d’un musicien seul au clavier du moins. À notre oreille, le sujet semble fuir d’une voix à l’autre au gré des changements de tonalités, d’où l’appellation de « fugue ». Lorsque toutes les voix se sont présentées, c'est-à-dire, lorsque chacune a commencé son chant en jouant le sujet, l’exposition est terminée. On entre alors, sans transition, dans le développement (ou divertissement), une partie plus libre au cours de laquelle le sujet s’imite, se renverse, s’étire, s’augmente, se diminue, s’enchevêtre à lui-même, transformé par toutes sortes de procédés d’imitation et de variations. Approchant de la fin, souvent les voix se chevauchent de manière de plus en plus rapprochée dans une récapitulation harmonique qu’on appelle la strette. D’autres fugues trouvent leur conclusion dans la grande pédale, une simple note tenue à l’une des voix. Ainsi se présente le canevas de base de ce qu’on pourrait appeler une fugue d’école. Bach ne respecte jamais ces règles scrupuleusement, mais toujours pour des raisons musicales supérieures, qui lui sont suggérées par le sujet, et par là même justifiables. Tel est le secret d’une fugue bien faite : laisser le sujet se développer selon sa nature propre.
Vos paramètres de cookies actuels empêchent l'affichage de contenu émanant de Youtube. Cliquez sur “Accepter et afficher le contenu” pour afficher ce contenu et accepter la politique d'utilisation des cookies de Youtube. Consultez la Politique de confidentialité de Youtube pour plus d'informations. Vous pouvez retirer votre consentement à tout moment dans vos paramètres des cookies.
Jean-Sébastien Bach, Fugue en la mineur, BWV 543, pour orgue.
Pourquoi la fugue ?
Indépendance des voix – Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’en fugue, chaque voix, à tout moment du morceau, pourrait être jouée indépendamment de ses semblables en gardant sa force et sa cohérence. Cependant, qu’entrelacée amoureusement aux autres, elle acquiert une toute autre couleur, s’épanouit telle une amante exaltée – qui ne devient cependant jamais ennuyeuse comme un accompagnement. Ici, tout est mélodie. Personne n’accompagne personne. Chaque voix a sa personnalité propre et se suffit à elle-même, bien que toutes concourent au même but. Une sorte de communisme musical accompli (BWV 1080).
Différence et répétition – Le sujet resurgit tel quel plusieurs fois au cours de la pièce, mais le contexte étant chaque fois différent, du point de vue de l'ensemble rien ne se répète jamais. Il n’y a pas de couplet, de refrain, de leitmotiv, aucune redondance, seulement une musique qui coule de source, toujours changeante, toujours neuve, toujours inattendue. Ce qui donne à la fugue cet aspect de musique absolue, nécessaire, magique, organique. Musique pure, qui évolue constamment, comme quelque chose de vivant, comme le fleuve dans lequel on ne se rebaigne jamais, l’histoire qui ne repasse pas les plats, ou comme nos propres existences ici-bas (BWV 1080).
Ontogénétique – Qui veut composer une sonate devra insérer de force son idée dans la « forme sonate » préétablie, qui agit tel un patron – le même pour tous. La fugue, elle, est auto-génératrice. L’idée y devient cellule thématique initiale, cœur nucléaire d’où s’éploie la totalité. C’est la morphologie du sujet qui provoquera les incidents musicaux et engendrera ses propres règles – différentes pour chaque fugue. La forme est extirpée de la matière même, non pas imposée de l’extérieur. « Dans le grand style, la loi en devenir se met à croître à partir de l’action originelle qui, par elle-même, déjà constitue le joug. », écrit Heidegger, dans un passage ou on pourrait croire qu'il parle de la fugue (BWV 884).
Sotériologie – La complexité de certaines fugues nous conduit parfois aux limites de la perception (voir la Messe en si, BWV 232 ). Une réelle satisfaction attend l’œil de l’esprit qui parvient à saisir tous ces linéaments en un seul regard. Confronté à quelque chose qui le dépasse, l’auditeur a le pressentiment d’un invisible ordre supérieur, situé dans un ailleurs inatteignable, irreprésentable. Devant la simple beauté de l’organisation, il ne peut que jouir de sa participation au mystère. Avec son élan vital et sa pulsation roborative qui invite les muscles à la danse, la fugue, conduite par Bach, tient l’esprit en contemplation, en laissant l’être tout entier à l’extase. C’est la seule musique qui nous donne l’impression que l’univers a bien une cohérence, et que peut-être nous ne sommes pas irrémédiablement damnés… « Sans Bach, Dieu serait un type de troisième ordre. Bach est la seule chose qui vous donne l’impression que l’univers n’est pas raté. Tout y est profond, réel, sans théâtre. Comment écouter Liszt après Bach ? » (Cioran). Comment écouter quoi que ce soit après Bach !
Le contrepoint est la plus haute science de l’harmonie, la parfaite syntaxe, une des plus éclatantes conquêtes esthétiques de l’homme. « Un acquiescement mystique devant l’inévitable », disait Glenn Gould. La fugue est l’art suprême : la plus grande liberté dans le cadre le plus sévère. Car on ne fait évidemment pas n’importe quoi : il y a un processus, des contraintes, des lois. Quoique celles-ci semblent ici consubstantielles à l’élément musical lui-même tant elles l’épousent naturellement. « L’art n’est pas seulement soumis à des règles, il n’a pas seulement à observer des lois, il est par soi-même instauration de loi » (Heidegger). Ce n’est pas tant la subjectivité de l’artiste qui doit s’exprimer que les possibilités cachées au sein du sujet qui doivent être décelées. La subjectivité, comme la liberté d’ailleurs, peut être dangereuse, dissonante. « La liberté, c’est l’anarchie », disait Salvador Dalí, un des êtres les plus « libres » qui fût. C’est aussi le chaos, la bêtise et les regrets, la liberté. Il faut la surveiller, la dompter. « La liberté est l’informe. Chaque rose pousse dans une prison » (Luc-André Marcel). En art, la liberté, c’est la recherche de contraintes supérieures. Lisez Molière ou une fable de La Fontaine : leurs limites sont strictes (rime, métrique, césure, hémistiche…), mais quelles libertés ils prennent ! Regardez les exceptions qu’ils tirent de la règle. Les obstacles semblent exciter leur inventivité. Bach, c’est pareil. Il est poète des sons. Et la fugue, une musique qui rime.
Inachevé...
-Un documentaire de Glenn Gould intitulé : L'art de la fugue.
-Je n'ai pas trouvé d'interprétation de Bach sur la crécelle, mais, tout de même, sur l'harmonica (désolé pour ceux qui en jouent) : Partita en la majeur, BWV 1013, pour flûte seule.