Suicide collectif et individuel
Le besoin de consolation que connaît l'homme est impossible à rassasier.
Stig Dagermann
Les débuts de l'aventure ont été magiques, nous n'étions que trois, le noyau dur : David Roy, Lane (Jean-Sébastien Lasnier) et moi-même. Les interminables séances de compositions sous LSD, avec Lane restent parmi mes souvenirs musicaux les plus précieux. Nous inventions une sorte de flamenco-psychoactif-para-médiéval et-post-futuriste ! Un style qui sortait complètement de nulle part. Personnellement, à l'époque, mis à part ma connaissance relative du classique, je ne connaissais pas grand chose à la musique. Dans le foyer famille de mon enfance, il n'y avait que trois diques : Boy Georges, Michael Jackson et Wham, je crois. C'est David qui m'a initié à Pink Floyd, Dylan, Arlo Guithry, les Doors, etc. David composait aussi de son côté, des mélodies angoissantes avec un côté plus folk. C'était un être manipulateur, démoniaque et pervers. De nos jours, on dirait qu'il avait clairement une emprise sur moi. Il me faisait faire toutes sortes de conneries, dangereuses ou humiliantes. Plus ça faisait mal, plus on riait. Oui, parce que moi aussi je trouvais ça drôle. J'étais consentent. Je relevais tous les défis, pour le faire marrer, ou contre quelques blasts de haschisch. C'était les jackass avant l'heure. Sauf que c'est toujours moi qui mangeais des gousses d'ail entières ou faisais des cascades impossible en skate.
Un jour, David réussit à nous embarquer, Lane et moi, dans une histoire mirobolante de rituel satanique — qui devait nous apporter rien de moins que le succès, la gloire et les filles... C'était une obsession chez lui, « les filles ». J'étais totalement inculte à l'époque, donc dépourvu d'esprit critique et aisément influençable. Toutes ces rumeurs au sujet de ces musiciens qui pratiquaient le satanisme ou qui avaient « vendu leur âme au diable », me semblait relever de la pure fantasmagorie, de l'obscurantisme auurais-je pu préciser, mais je ne devais même âs connaître le mot à l'époque.si j'avais connu le mot à l'époque. J'étais désarmé,
non pas tant face aux rumeurs, qu'en face du charme hypnotique de David, de son asscendance indniable sur ma personne. Toujours est-il que nous acceptâmes le projet, sans trop réaliser dans quoi nous nous embarquions.
Lorsque David arriva avec le lapin de sa sœur pour faire un sacrifice animal dans un pentagramme, les choses prirent d'un coup, une tournure un peu plus concrète... Mais c'était trop tard, il n'était pas question de se dégonfler si près du but. Nous tentèrent donc de poignarder à six mains cette pauvre bête qui se débattait dans un sac, mais, étrangement, pas un seul de la douzaine de coups de couteaux administrés ne lui fit la moindre égratignure. Le lapin terrifié finit par s'échapper, mais David le rattrapa pour lui fracasser le crâne à coups de bottes de cow-boy. Je doute qu'un rituel aussi broche-à-foin ait pu capter l'attention ne serait-ce que du plus subalterne des démons. Quoi qu'à voir comment les choses ont viré plus tard, des fois je me demande...
David Roy, le chanteur fou
De nombreuses péripéties plus tard, je me suis retrouvé en centre d’accueil à Lévis durant de long mois, jusqu'au jour de mes dix-huit ans. Lorsque je repris contact avec mes deux compères, ils m'annoncèrent qu'un nouveau bassiste et un batteur faisaient désormais parti du groupe. J'eux la surprise de découvrir qu'il s'agissait de Papou et de Marc Joly. Deux gars qui fréquentaient le même établissement scolaire que nous, mais qui étais plus âgées. À cette âge là, un an ou deux de plus et on se retrouve dans un autre monde. Marc Joly était ce bassiste de Death Metal que j'avais vu faire un concert à la polyvalente, et pour qui j'avais une grande admiration. Pour moi il était dans une autre catégorie, c'était un vrai musicien, et nous n'étions, nous, que des débutants. Papou était le gros dealer de l'école, qui se promenait avec son immense tignasse de cheveux frisées, comme celle de Slash de Guns N' Roses, et qui avait un bagou incroyable.
C'est lui qui m'initiat à Bolth Trower, Death, Black Sabbath, et aussi tout ke continent progressif : Yes, Genesis, Jeth Rotul, etc.
C'es deux gars s'intéressaient à notre musique ?! Je n'en revenais pas. J'en voulus d'abord à mes deux acolythes de ne pas m'avoir consulté, mais au fond j'étais juste intimidé. Mais dès que j’entendis Joly répondre à une première de mes mélodies avec sa basse, je fût conquis. Je pouvais donc connecter ainsi avec d'autres musiciens. Au début nous avons composé rapidement des trucs incroyables, Joly comprenait tout, immédiatement, son jeu s’adaptait parfaitement au mien. Mais Lane avait un travail, il habitait loin. Joly jouait dans plusieurs band, David ne venait jamais au pratique, et s'il daignait venir, ça se terminait en carnage, tout était cassé dans la pièce...
Les opportunités de la vie me conduisirent à emménager dans l'appartement d'un ami en haute-ville de Québec. Yan était peintre et c'est à cette époque que je commençais à frotter du pinceau. Je commencais à fréquenter d'autres monde, notamment une gang de filles délurées avec lesquelles je découvrit le libertinage. Les pratiques avec le band s'espacèrent de plus en plus. J'étais tiraillé entre deux mondes, angoissé en permanence... La situation devenait intenable. Plus ou moins consciemment, j'optait alors pour la fuite. Les filles venaient de partir pour la Colombie-Britannique et je décidait d'aller les rejoindre avec Yan. Ce fût le dernier acte du lent suicide collectif par lequel le band venait de passer.
Yan D. Soloh devant le portrait de Kurt Cobain que nous avons réalisé ensemble.
Cette entité, que nous appelions « l'être », bien avant de connaître l'existence de Heidegger, est le premier contact concret, tangible, charnel, que j'ai eu avec la peinture. Il est en grande parti responsable de la curiosité que j'ai eu d'essayer.
Des années plus tard, Lane s'est tragiquement donné la mort, un soir ou il était saoul, par amour, ou par désamour, pour une femme, je n'ai jamais su exactement. J'étais en Europe, nous avions perdu contact depuis un bail. C'était au début des années 2000, et j'allais justement le contacter pour l'inviter à venir faire de la musique avec mon épouse clarinettiste. Jamais je n'avais ressenti avec autant de douleur mon impuissance face à l'implacabilité de la mort, son irréversibilité, son côté définitif. Je reste persuadé en mon fort intérieur que la musique, ou plus précisément son absence, fût pour beaucoup dans cette décision. Nous étions passé à côté de notre destin, avions gâché le trésor de notre jeunesse. À mon retour au Québec, j'ai tenté, en vain, de récupérer le 4 tracks, et toute notre musique dont Jean-Sébastien était en possession. Ces successeurs ayant apparemment fait disparaître des kilomètres d'enregistrements inédits, privant ainsi le monde d'un véritable créateur, le seul qui, à mon sens, était en train d'élaborer un nouveau style, un jeu de guitare tout simplement magique, une sorte de boogie-woogie cosmique. Il ne se servait jamais d'un plectre, ses doigts chatouillaient les cordes d'une manière inouïe.
Son style vit à travers moi, par bribe, fugitivement, j'en suis le seul dépositaire possible. Il a évidemment eu une influence sur mon jeu, mais il était inimitable. J'ai dit ailleurs, qu'un jour je ferais une séance d'écoute systématique d'un boîte de cassette qui renferme peut-être quelques trésors, mais je sais déjà qu'il était en possession de la quasi totalité de nos enregistrements. Je demeure abasourdie qu'il n'est pas laisser des indications, une marche à suivre, une simple phrase à ce sujet, ou que sa famille n'ait pas conservée précieusement ces enregistrements. De la part de ses parents, je peu le comprendre — ils ne devaient pas prendre au séreux les lubies musicales de leur fils, et en plus une de leurs filles s'est également enlevée la vie quelques semaines plus tard —, mais de la part de son autre sœur, que je connaissais bien, j'ai été surpris d'apprendre qu'elle n'avait pas conservée religieusement toutes les cassettes de son frère qu'elle admirait pourtant énormément. Paradoxalement, c'est elle qui semblait la plus révoltée, fracassée, dépressive dans la fratrie — elle est pourtant la seule encore en vie.
Avec Lane, lors d'une de nos séances de composition, qui avaient lieu, la plupart du temps, dans des appartements mal insonorisés, sur nos guitares électriques débranchées...