Qui a jeté les pilules 

de mère-grand ?

Le monde est divin parce que le monde est gratuit. C’est pourquoi l’art seul, par son égale gratuité, est capable de l’appréhender.
Albert Camus

Nous voici donc trois types paumés de passage à Banff, qui tombons à la sortie du Liquor Store sur une petite grand-mère excentrique et volubile qui disait s'appeler Ruth. Elle a dû nous trouver bien dépenaillés avec nos tronches de cake et nos haillons pour nous proposer spontanément de venir faire le ménage chez elle en échange d’un modeste pécule. Téméraire, la vieille... Nous, on est des gentils, mais je n’ose même pas imaginer tout ce qui aurait pu se passer avec un trio moins aimable...

Arrivés sur place, on découvre ébahis qu’il s’agit d’une de ces personnalités atypiques qui conservent absolument tout. Il y a des piles de magazines littéralement jusqu’au plafond, des objets contondants non identifiés, et on marche sur une épaisse couche de détritus. D’abord un peu découragés, hésitants, nous décidons de nous y mettre sur-le-champ, tous ensemble, avec entrain. Quelques heures plus tard, alors que nous avons pris notre rythme de travail et que les incessantes bouffonneries nous ralentissent à peine dans notre tâche, nous voyons l'horizon se dégager tranquillement. Tout semble, en somme, se dérouler pour le mieux, jusqu'à ce que Ruth débarque dans la cuisine pour nous réclamer ses pilules.
 Quelles pilules ?

Notre hôte manifeste rapidement des signes d'agitation, presque de panique. Nous essayons tant bien que mal de la rassurer. Mais, ayant adopté dès le départ une méthode qui consistait à jeter pratiquement tout, il était fort probable que l'un de nous ait pu ramasser les pilules et le reste en raclant tout le contenu d'une armoire pour le diriger directement dans un sac poubelle... C'était même certain. Elle tente d'abord d’orienter nos recherches, mais elle devient de plus en plus désagréable, puis franchement hostile, avant de tomber dans les invectives et la violence pure et simple. L’ancêtre est en plein délire ! Elle nous crie dessus comme une folle — ce qu’elle est, manifestement. Ce n'est malheureusement plus la grand-mère excentrique que nous avons rencontrée chez le marchand de boissons. C'est quelque chsoe d'autre, de plus monstrueux. La pauvre souffre manifestement d’un grave trouble mental. Mais il faut se rendre à l’évidence : l’armoire à pilules est irrémédiablement vide. On pourrait éventuellement essayer d’inspecter les sacs-poubelle un à un, mais la grand-mère, dont l’état se détériore à vue d’œil, est déjà en train de nous chasser à coups de balai dans le fion...

Situation physique, vestimentaire...

...et immobilière de l'époque.

Étant à moitié en train de crever de faim et ne voulant pas non plus avoir bossé pour rien, je profite du chaos général pour ramasser quelques trucs au passage — dont le banjo que j’avais repéré dans la cuisine en arrivant. Tel un clinamen de la vie quotidienne, ce geste anodin, improvisé dans l’urgence, allait orienter ma vie pour les années à venir.
 
Quelques jours plus tard, durant un long trajet, j’appris à jouer du banjo, en y consacrant tout un trip de LSD sur la banquette arrière d'une voiture… J’exploitais l’instrument sous toutes ses coutures : en cognant sur la peau, en la grattant, en jouant avec un archet, en faisant glisser des objets sur les cordes ou en appuyant sur les languettes de tôle pendantes du cap de roue que j’avais réussi à goupiller parfaitement autour de la table d’harmonie. Rentré chez moi, j’enregistrais le fruit de mes explorations.
 
Le personnage, le projet et le premier album de DJ Rude Ruth venaient de naître.
 
Au départ, j’avais dans l’idée de faire de la musique techno, mais sans aucun instrument électrique. Je ne sais plus où j’avais déniché cette merveille, mais je possédais un petit micro « stéthoscope », avec un dos autocollant. En le fixant sur le manche de mon banjo, j’arrivais à enregistrer les ghost notes. Ce qui me permettait, par exemple, lorsque je faisais glisser un goulot de bouteille sur les cordes, d’obtenir un glissato montant et un glissato descendant qui semblaient s’entrecroiser. J’ai ensuite étendu la technique à la guitare, et surtout au violoncelle, qui m’offrait des sons de pure techno acoustique.
 
Les premiers morceaux du premier album sont constitués exclusivement par l'enregistrement d'un banjo. Sans doute du fait qu'il s'agisse, au fond, de mon premier enregistrement à vie, il a pour moi un charme, une ambiance et un son magique. Réalisé dans une spontanéité totale, avec une candeur, une avidité et dans un style sorti tout fait de nulle part, il m'apparaît, avec trente ans de recul, étonnamment uniforme pour un projet qui est, au fond, une longue improvisation, une expérimentation libre de tout ce qui peut être utilisé dans l'entourage immédiat, un jeu gratuit, sans aucune prétention autre que de jouer à la musique. Le mot « jouer » retrouvant ici toute la puissance et la gravité qu'il a dans l'univers d'un enfant.

                       Rude luth                                                                                         Ruth  gourde                                                       Rude Ruth                                                               

D'origine ouest-africaine, l’ekonting est apporté en Amérique — ou recréé sur place — par les esclaves.

Une des premières traces en Amérique d’un banjo en gourde. Dessin de Hans Sloane, début XVIIIᵉ siècle, Jamaïque.

Banjo standard à cinq cordes — comme celui que possédait Ruth, avant que je ne le subtilise...